David Bowie : cinq albums pour une dernière métamorphose

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David Bowie : cinq albums réédités par Warner Music, pour une dernière métamorphose. Photo Warner Music/DR

Toutes les musique de We Culte/ David Bowie. Le label Warner Music réédite en CD et vinyles quatre albums studio majeurs de David Bowie Heathen (2002), Reality (2003), The Next Day (2013) et Blackstar (2016) — ainsi que le live A Reality Tour (2010). Une collection qui éclaire la dernière période d’une carrière qui, jusqu’à son ultime souffle, aura fait de la réinvention une discipline permanente.

David Bowie aura continué jusqu’au bout à se poser la même question : et maintenant, où aller? Avec cette élégance rare qui consistait à transformer chaque fin en nouveau commencement

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David Bowie aura continué jusqu’au bout à se poser la même question : et maintenant, où aller?. Photo/DR

Il y a quelque chose de fascinant à écouter ces cinq disques à la suite. Ils ne constituent pas seulement les derniers chapitres de la carrière de David Bowie, ils en sont pour ainsi dire le résumé.

Après avoir traversé le glam-rock, la soul, Berlin, la pop, l’électronique, l’industriel et les expérimentations des années 1990, Bowie aborde le XXIe siècle sans chercher à reproduire ses anciennes recettes.

De Heathen à Blackstar, en passant par Reality, le spectaculaire retour de The Next Day et le témoignage scénique de A Reality Tour, on retrouve dans ces albums les grandes lignes de son parcours — le rock, l’électronique, la pop, l’avant-garde, le goût du théâtre et des métamorphoses. 

Warner Music remet aujourd’hui ces œuvres en circulation dans des éditions standard CD et vinyle, après leur présence dans le coffret I Can’t Give Everything Away (2002-2016). L’occasion de réévaluer une période parfois moins commentée que les années Ziggy Stardust ou Berlin, mais qui révèle un Bowie toujours aussi exigeant, capable de transformer l’âge, le silence et même la maladie en matière artistique.

Heathen, le retour de Visconti  

Sorti en 2002, Heathen constitue un véritable nouveau départ. Pour la première fois depuis Scary Monsters (1980), Bowie retrouve Tony Visconti, son ancien complice de la grande époque. Mais plutôt que de reproduire le passé, les deux hommes en absorbent les leçons pour construire une musique contemporaine, élégante et sombre, où l’électronique se fond dans des arrangements organiques.

Le résultat est l’un des albums les plus maîtrisés de cette nouvelle période. Sunday, qui ouvre le disque, installe immédiatement cette atmosphère crépusculaire, entre tension et grandeur. Slip Away, plus mélodique, regarde vers l’enfance et la mémoire avec une nostalgie inhabituelle chez Bowie.

Quant à Heathen (The Rays), morceau final presque suspendu, il donne son titre à l’album et en résume la tonalité : une méditation sur la foi, la disparition et l’incertitude.

À cela s’ajoutent trois reprises — Cactus des Pixies, I’ve Been Waiting for You de Neil Young et I Took a Trip on a Gemini Spaceship du Legendary Stardust Cowboy — que Bowie absorbe entièrement.

Reality, le plaisir rock retrouvé

Un an plus tard, Reality confirme que Heathen n’était pas un accident. Bowie compose alors pour les musiciens qui l’accompagnent sur scène. Le disque gagne en énergie, en guitares et en immédiateté. Là où Heathen privilégiait les climats, Reality avance avec davantage de nerf.

Avec son riff accrocheur, sa batterie tendue et son chant incisif, New Killer Star en est la parfaite illustration. Le morceau rappelle le Bowie rock des grandes années 1970 tout en conservant une production moderne. The Loneliest Guy offre, à l’inverse, une parenthèse mélancolique et presque fragile.

Quant à Never Get Old, il transforme l’angoisse du vieillissement en chanson énergique, avec une ironie que Bowie prolongera dans une publicité pour Vittel où ses différents personnages apparaissent autour de lui. L’album contient également Pablo Picasso, reprise des Modern Lovers, et Try Some, Buy Some, de George Harrison. Avec Reality, Bowie prouve qu’il peut encore faire du rock direct, vivant et accrocheur.

The Next Day, Bowie réapparaît dix ans après. 

Puis Bowie disparaît. Pendant dix ans, plus d’album studio. En 2013, il revient sans prévenir avec The Next Day, annoncé le 8 janvier, jour de son 66e anniversaire. La surprise est totale. L’enregistrement s’est déroulé dans le plus grand secret, avec Tony Visconti et l’ équipe qui avait travaillé sur Reality. Bowie regarde son passé avec une distance nouvelle. 

Where Are We Now? évoque Berlin, les souvenirs de la ville, les années héroïques, le temps qui a passé. Puis The Stars (Are Out Tonight) fait monter la tension et retrouve un Bowie plus mordant, porté par un refrain spectaculaire. Valentine’s Day, mélodiquement lumineux, cache derrière son apparente simplicité une histoire de violence et de fanatisme.

L’album multiplie ainsi les clins d’œil à l’ancien Bowie — Heroes, Berlin, le glam, le Thin White Duke — sans jamais tomber dans le côté « musée ». Les guitares sont épaisses, les chansons puissantes, les arrangements précis. Même Heat, conclusion étrange et spectrale, rappelle que Bowie n’a jamais complètement renoncé à son inquiétante étrangeté.



Blackstar, le dernier laboratoire.

Avec Blackstar, sorti le 8 janvier 2016, Bowie va encore plus loin. Il ne cherche plus à renouer avec une époque précise mais ouvre une nouvelle porte. Entouré du saxophoniste Donny McCaslin et de jeunes musiciens issus de la scène jazz new-yorkaise, il mêle art-rock, jazz contemporain, électronique, funk et expérimentations rythmiques.

Le morceau-titre, long de près de dix minutes, constitue le manifeste de cette ultime mutation. Sa construction en deux parties, son saxophone inquiet, ses ruptures rythmiques et son atmosphère presque rituelle composent une œuvre aussi ambitieuse qu’énigmatique. Lazarus, écrit pour la comédie musicale du même nom, apparaît plus directement mélodique mais n’en est pas moins un titre mystérieux.

Après sa disparition, les paroles de Bowie prendront une dimension bouleversante, sans que l’album puisse être réduit à un simple testament. Bowie reste un créateur avant d’être un homme qui sait qu’il va mourir. Dollar Days renoue avec une écriture plus mélodique, tandis que I Can’t Give Everything Away, ultime morceau clôt le disque avec une forme d’apaisement. Blackstar est ainsi moins un album sur la mort qu’un disque sur la transformation. Jusqu’au bout, Bowie aura refuser de se répéter.

 A Reality Tour, un Bowie en pleine possession de ses moyens. 

Publié en 2010, le live A Reality Tour nous ramène à novembre 2003, au Point Theatre de Dublin, où deux concerts des 22 et 23 novembre ont été enregistrés. La tournée est alors l’une des plus ambitieuses de Bowie. 

Elle permet de mesurer ce que Heathen et Reality deviennent sur scène. New Killer Star, Reality, The Loneliest Guy, Sunday et Never Get Old trouvent leur place au milieu des grands classiques. Ils s’intègrent naturellement à un répertoire qui va de The Man Who Sold the World à Ziggy Stardust

Rebel Rebel, Life on Mars?, Ashes to Ashes, Changes et Heroes rappellent l’immensité du catalogue, tandis que Under Pressure, China Girl et Cactus témoignent du goût de Bowie pour la réinterprétation.

La fin du live est particulièrement révélatrice. Five Years, Hang On to Yourself et Ziggy Stardust ramènent le public aux origines, tandis que Heathen (The Rays) et Slip Away représentent le Bowie du nouveau siècle. Les albums Reality et Heathen se retrouvent ainsi au cœur d’un spectacle de près de trois heures où cohabitent naturellement les différentes époques de Bowie.

La réédition de ces cinq disques prend ainsi une valeur particulière. Elle ne rassemble pas seulement les dernières œuvres d’une légende, elle révèle la cohérence d’un ultime chapitre.

De la renaissance avec Tony Visconti à l’expérimentation de Blackstar, Bowie aura continué jusqu’au bout à se poser la même question : et maintenant, où aller ? Il aura finalement trouvé la réponse sur disque, une dernière fois, avec cette élégance rare qui consistait à transformer chaque fin en nouveau commencement.

Jean-Christophe Mary

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