Rentrée littéraire / Vous, Madame. Dans un texte tendu comme un fil, Jeanne trouve les mots pour dire ce qu’elle a tu pendant quatre décennies. Après un repas en famille, elle décide d’entrer par effraction dans la maison d’une morte pour tenter de comprendre, pour trouver des preuves. Avec Vous, Madame, un roman bref, troublant, saisissant, Charlotte Milandri confirme tout son talent.
Vous, Madame : Charlotte Milandri brise le silence et ose poser des mots sur le papier pour dire l’agression sexuelle subie à douze ans, longtemps enfouie sous une chape de silence.

Les mots pour le dire. C’est le titre d’un roman signé Marie Cardinal, paru en 1975, dans lequel elle revenait sur ses traumatismes liés à l’enfance. C’est aussi, cinquante ans plus tard, le défi auquel se confronte Charlotte Milandri en osant poser des mots sur le papier pour dire l’agression sexuelle subie à douze ans, longtemps enfouie sous une chape de silence. Il aura fallu la mort de son bourreau — sa professeure de sport en classe de 5e — pour qu’enfin les mots viennent.
Tout commence par une phrase de trop, lâchée innocemment par un père en découpant le gigot du dimanche. « Au fait vous savez la mère P, vous l’avez eu tous les trois, je crois, l’incontournable prof de sport, elle est morte au début du mois. » Une information banale pour ses deux frères. Un séisme silencieux pour Jeanne.
Elle se lève. Débarrasse. Mord l’intérieur de ses joues pour ne rien laisser paraître. Puis le père insiste, précise, enfonce sans le savoir : « elle vivait seule, au 26 de la rue des pervenches, vieille fille, ça ne m’étonne pas. » Une assiette lui échappe des mains. Personne ne comprend pourquoi.
Autour de la table, la question tombe comme une sentence : « Vous l’avez subie tous les trois non ? » Jeanne n’a pas de réponse. Pas encore. Parce qu’un repas dominical, aussi copieux soit-il en asperges et en argenterie, « ça n’est pas le lieu des secrets. »
Alors elle part. Direction le 26 de la rue des pervenches. La maison de la morte. Celle qu’elle a longée mille fois enfant sans jamais oser la regarder.
Elle y entre par effraction, dans le garage d’abord, puis dans les pièces où plus rien ne bouge. « Je fais quelques pas. À gauche, la cuisine, faux vieux bois, un mur rouge, inattendu, à droite le salon austère, le carrelage au sol, un tapis élimé au pied du canapé, face à la télé. Le cuir semble glacial. »
Elle pose son sac. Ne fait pas de bruit. « Il ne faudrait pas la réveiller », songe-t-elle, comme si la morte pouvait encore lui faire peur.
C’est là que le roman déploie toute sa force : dans ce refus de dire trop vite, trop frontalement.
Milandri préfère l’objet au cri, le détail à la déclaration. Une boîte de lessive identique à celle de sa mère. Un tee-shirt NYPD disparu un jour de vestiaire et jamais retrouvé. Une liste de noms manuscrite, « la liste des un peu mortes à douze ans ». Le trauma se révèle par fragments, à la manière dont la mémoire elle-même procède : par bribes, par objets qui reviennent, par sensations qui ressurgissent sans prévenir.
Et puis vient ce texte à double tranchant, adressé directement à l’agresseure : « Je vous accuse du vol des possibles, d’avoir privé ma peau de celle de l’amour, d’avoir continué à me faire croire que le corps est sale. » Une charge d’une rare intensité, où la colère ne cède jamais à la facilité du pathos.
Le style, justement, mérite qu’on s’y arrête. Charlotte Milandri écrit par phrases courtes, souvent nominales, parfois suspendues sans verbe. Une écriture heurtée, comme le corps de Jeanne, « en mille morceaux ».
L’autrice alterne le récit et l’hypothèse avec des scènes rêvées où tout aurait pu se passer autrement, où l’homme aimé aurait pu dire autre chose que « Mais tu es sûre ? ». Ce procédé du conditionnel, du chemin qu’on n’a pas emprunté, dit mieux que n’importe quelle explication le poids de tout ce qui n’a pas été dit à temps.
Il aura fallu du temps à l’autrice pour écrire ce roman, pour enfin donner la parole à Jeanne. Quatre années à tourner autour de ce texte, à écrire quelque 150 pages, puis à les supprimer, à resserrer jusqu’à l’os le manuscrit pour ne garder que l’essentiel : une maison, une journée, une voix.
C’est ainsi qu’elle reprend le pouvoir sur l’histoire que l’on ne veut pas entendre, qu’elle l’affronte avec un courage rare.
Si j’ai refermé ce roman bouleversé, c’est que j’ai côtoyé Charlotte pendant des années, la retrouvant au fil des ans lors des rencontres organisées avec les membres de l’association qu’elle a créée, les « 68 premières fois ».
L’avocate qu’elle était alors s’était lancée un défi : lire les 68 premiers romans qui paraissaient lors de la rentrée littéraire et partager ses découvertes. C’était il y a dix ans. C’était aussi le début d’une aventure qui la conduiront à délaisser le droit pour se jeter à corps perdu dans la littérature.
Avec quelques auteurs de premiers romans, elle a développé des rencontres en prison avec les détenus puis elle a suivi la formation Pratiques et recherche en atelier d’écriture à Nantes et dirige désormais le service éditorial de l’École Les Mots.
Après Au sol (2023), elle confirme son talent de romancière. Je gage que quand vous entrerez à votre tour dans cette maison-cercueil dans les pas de Jeanne, vous serez à votre tour troublé(e), saisi(e) et secoué(e).
Henri-Charles Dahlem
- Vous, Madame Charlotte Milandri. Éditions Arléa. Roman 100 p., 15 €. Paru le 27/08/2026

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A propos de l’autrice

Avocate de formation, évoluant en droit du travail et des affaires pendant quinze ans, Charlotte Milandri a opéré un virage à 180 degrés pour trouver sa place dans l’univers du livre. Elle a fondé l’association des « 68 premières fois » autour des premiers romans qui met en avant des jeunes auteurs et développe des actions en univers carcéral.
Auteure d’un blog L’insatiable, modératrice notamment du parcours littéraire imaginé avec le théâtre de l’Etoile du Nord, elle a décidé de mettre en adéquation passion et vie professionnelle. Elle a suivi la formation Pratiques et recherche en atelier d’écriture à Nantes et dispense des ateliers d’écriture en univers carcéral.
Après avoir lu plus de 600 premiers romans, elle est désormais en charge du service éditorial de l’École Les Mots afin d’accompagner les apprentis auteurs dans le déploiement du processus créatif. Charlotte Milandri est aussi auteure. Son premier roman, Au sol, est paru en 2023 aux éditions Les Equateurs. Le deuxième, Ceux du dedans (First, 2024), a été co-écrit avec Caroline Laurent. Son second roman solo, Vous, Madame paraît en 2026 (Source : Éditions Arléa / Les Mots)





