Rolling Stones : « Foreign Tongues », ou l’art de défier le temps

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Les Rolling Stones : Mick Jagger, Keith Richards et Ronnie Wood défient le temps avec "Foreign Tongues", leur 25e album © Timothy A. Clary / AFP

Toutes les musiques de We Culte. Trois ans après Hackney Diamonds, les Rolling Stones reviennent avec un vingt-cinquième album qui refuse aussi bien la nostalgie que l’autocélébration. Entre blues, country, soul et rock incandescent, Mick Jagger, Keith Richards et Ronnie Wood prouvent que le temps n’a pas émoussé leur goût du risque ni leur plaisir de jouer. Sans bouleverser leur légende, Foreign Tongues      confirme qu’ils demeurent l’un des derniers grands groupes capables de faire dialoguer leur histoire avec le présent.

À l’écoute de Foreign Tongues, on comprend que les Rolling Stones ne sont plus seulement les survivants d’un âge d’or. Ils en sont devenus les passeurs

Une urgence créative intacte

Depuis plus de soixante ans, on annonce régulièrement la fin des Rolling Stones. Chaque décennie apporte son lot de prophéties : le groupe serait épuisé, condamné à vivre de son prestigieux passé, incapable de retrouver l’étincelle qui fit sa grandeur.

Et pourtant, album après album, tournée après tournée, Mick Jagger, Keith Richards et Ronnie Wood continuent de déjouer les pronostics. Avec Foreign Tongues    , leur vingt-cinquième album studio, les Stones ne cherchent pas à écrire un nouveau chapitre révolutionnaire de leur histoire. Ils font mieux : ils rappellent qu’ils demeurent un groupe vivant.

Trois ans après Hackney Diamonds, qui avait marqué un retour aussi inattendu que convaincant, ce nouvel opus s’inscrit dans une remarquable continuité créative. Enregistré en quelques semaines seulement sous la direction d’Andrew Watt, le disque retrouve cette urgence qui caractérisait les meilleures séances du groupe.

Rien n’y paraît laborieux. Au contraire, Foreign Tongues donne constamment l’impression d’avoir été joué avant d’avoir été pensé, comme si le plaisir d’être ensemble précédait toute autre ambition.

Il faut reconnaître qu’un tel résultat relève presque du miracle. Mick Jagger affiche aujourd’hui 82 ans, Keith Richards le même âge, Ronnie Wood approche des 80 ans.

Mais Foreign Tongues ne raconte pas seulement la longévité exceptionnelle d’un groupe. Il parle aussi de transmission. Depuis leurs débuts, les Rolling Stones vivent de la circulation des musiques : ils ont emprunté au blues de Chicago, au rock’n’roll de Chuck Berry, à la country américaine ou à la soul avant de les réinventer.

Plus de soixante ans plus tard, ils continuent d’entretenir ce dialogue entre les générations, comme si leur véritable patrimoine n’était pas leur propre légende, mais cette mémoire musicale qu’ils n’ont jamais cessé de faire vivre.

Le blues comme langue maternelle

Le disque s’ouvre avec Rough and Twisted, une entrée en matière qui sonne comme une profession de foi. Quelques mesures suffisent pour retrouver ce dialogue si particulier entre les guitares de Keith Richards et Ronnie Wood, cette manière de jouer légèrement de travers sans jamais perdre l’équilibre.

L’album déploie ensuite tout ce qui constitue depuis toujours l’identité musicale des Rolling Stones : un blues électrique hérité de Chicago, une country mélancolique nourrie par Gram Parsons, une soul élégante, quelques incursions dans la dance music héritée de Miss You, sans oublier ce rock râpeux qui demeure leur langue maternelle.

Rolling Stones : pochette de l’album « Foreign Tongues » ©Universal

Rien n’apparaît démonstratif. Les styles s’entremêlent avec une fluidité qui rappelle combien les Stones n’ont jamais considéré les frontières musicales comme des limites.

Les morceaux les plus marquants sont d’ailleurs souvent les plus retenus. Ringing Hollow s’impose comme l’un des grands moments du disque. Construite autour d’une délicate coloration country, cette chanson contemple une Amérique à la fois admirée et désenchantée. Jagger y chante avec une sobriété inhabituelle, presque méditative, laissant affleurer une nostalgie qui ne verse jamais dans le sentimentalisme.

Back in Your Life offre quant à elle à Ronnie Wood l’un de ses plus beaux solos de guitare depuis longtemps. Ample, lumineux, presque suspendu, il semble arrêter le temps, tandis que la voix de Mick Jagger abandonne toute posture pour retrouver une sincérité désarmante.

À l’inverse, Some of Us, confiée à Keith Richards, rappelle combien le guitariste demeure un interprète singulier. Sa voix cabossée, fragile, raconte davantage qu’elle ne chante. Chaque inflexion porte le poids des années sans jamais sombrer dans la mélancolie.



Quand les générations se répondent

Cette idée de transmission trouve sa plus belle illustration dans You Know I’m No Good, la reprise d’Amy Winehouse. Les Stones ne cherchent jamais à reproduire l’original. Ils dépouillent la chanson de ses habits soul contemporains pour la ramener vers le rhythm and blues qui les a eux-mêmes façonnés.

L’harmonica de Mick Jagger remplace les cuivres, les guitares retrouvent une rugosité blues qui révèle toute la force du morceau. Le choix est tout sauf anodin. Amy Winehouse s’était elle-même nourrie de cette tradition soul et rhythm and blues ; en la reprenant aujourd’hui, les Rolling Stones referment élégamment une boucle. Ceux qui furent, dans les années 1960, les passeurs du blues américain deviennent à leur tour les passeurs d’un héritage que d’autres artistes ont prolongé après eux.

Les invités prestigieux participent eux aussi à cette conversation entre les générations.

Steve Winwood colore plusieurs morceaux de ses claviers, Robert Smith apporte sa guitare avec une grande discrétion, Paul McCartney glisse une ligne de basse sur Covered in You, tandis que Chad Smith insuffle sa puissance à Beautiful Delilah, reprise du grand Chuck Berry qui referme l’album comme un retour aux sources.

La diversité de ces collaborations n’a rien d’un simple argument promotionnel : elle dessine une véritable généalogie du rock où plusieurs générations dialoguent naturellement. Les Stones n’y apparaissent plus comme des monuments figés, mais comme des musiciens toujours curieux, heureux d’échanger avec ceux qui prolongent une histoire musicale commune.

Plus émouvante encore est la présence posthume de Charlie Watts sur Hit Me in the Head. Son jeu, d’une élégance inimitable, rappelle que le cœur des Stones continue de battre au rythme de celui qui fut leur batteur pendant près de soixante ans.

L’album ne transforme jamais cette apparition en effet de communication ; elle s’impose avec une simplicité bouleversante, comme un lien invisible entre le passé et le présent.

Loin de la nostalgie

Tout n’est pourtant pas irréprochable. Fidèle à son esthétique contemporaine, Andrew Watt tend parfois à densifier les arrangements au détriment de la respiration. Quelques titres paraissent plus chargés qu’ils ne devraient l’être et certaines mélodies s’effacent plus rapidement de la mémoire.

Les collaborations, aussi prestigieuses soient-elles, ne se révèlent pas toutes indispensables. Ces réserves empêchent sans doute Foreign Tongues de rejoindre le cercle très fermé des chefs-d’œuvre que demeurent Beggars Banquet, Sticky Fingers ou Exile on Main St. Mais ce serait une erreur de juger cet album uniquement à l’aune de ces monuments.

Les derniers passeurs du rock

Ce nouvel album célèbre la circulation des influences, la permanence d’une mémoire musicale qui traverse les décennies sans jamais se figer. Des pionniers du blues à Chuck Berry, d’Amy Winehouse à Paul McCartney, Robert Smith ou Chad Smith, les références se croisent avec une remarquable évidence. Les Stones ne se contentent plus d’écrire leur propre histoire : ils racontent celle du rock tout entier.

À une époque où tant de carrières se prolongent artificiellement, Mick Jagger, Keith Richards et Ronnie Wood continuent d’avancer par désir plutôt que par devoir. Ils ne cherchent plus à prouver qu’ils sont les meilleurs ; ils rappellent simplement pourquoi ils demeurent essentiels.

Leur plus belle victoire n’est peut-être pas d’avoir défié le temps, mais d’avoir transmis, sans jamais rompre le fil, cette passion du blues, du rock et de la liberté qui irrigue leur musique depuis 1962.

À l’écoute de Foreign Tongues, on comprend que les Rolling Stones ne sont plus seulement les survivants d’un âge d’or. Ils en sont devenus les passeurs.

Victor Hache

  • The Rolling Stones : Foreign Tongues/ Polydor

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