« Entre la terre et le sang » : une espionne au cœur de la Corée

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"Entre la terre et le sang" de Juliette Morillot : une espionne au cœur de la Corée. Photo/DR

Le Book Club de We Culte. Mêlant la grande Histoire et la tragédie intime, Juliette Morillot, avec « Entre la terre et le sang », nous entraîne de la Corée au Japon dans les pas de Mansu. Elle n’a que sept ans quand son pays se divise, mais va traverser les décennies avec une volonté féroce et devenir une espionne redoutable. Voilà le roman de votre été !


Entre la terre et le sang est une fresque puissante, une tragédie intime, un roman nécessaire. Ne passez pas à côté !


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« Entre la terre et le sang » – Juliette Morillot.

Quelle chance de pouvoir compter sur des autrices aussi passionnées que Juliette Morillot, spécialiste de la Corée, passée maître dans l’art de vulgariser l’histoire de ce pays scindé en deux depuis la capitulation du Japon en 1945. C’est du reste à ce moment que s’ouvre ce roman en trois parties, couvrant les périodes 1945–1964, 1966–1975 et 1983–1999.

La première, au sortir de la guerre, est marquée par l’incertitude et la méfiance. Libérée du joug japonais, la péninsule est partagée entre une administration soviétique au Nord et américaine au Sud. C’est dans ce contexte que Mansu, sept ans, quitte sa ville natale pour rejoindre son oncle au Japon.

Mais le rêve d’une vie meilleure va vite se heurter à un climat hostile. Outre l’humiliation de la défaite, les difficultés économiques poussent le pays au repli sur soi et à la discrimination de ces populations devenues étrangères. On tente d’effacer leur langue et de nier leur identité.

Si à Nagoya, dans la communauté coréenne d’Atsuta, elle subit les moqueries de ses camarades, sa rage de vaincre est la plus forte.

En pensant à sa mère, qui lui a transmis l’histoire de la princesse Deokman et la sagesse coréenne, cette « sagesse qui nous aide à voir la vérité, même quand elle est cachée. », elle avance. L’oncle Baek, restaurateur parti de rien, conserve précieusement ses bulletins scolaires où le mot yū – « excellent » – est calligraphié sur chaque feuille. 



Mais l’atmosphère se tend. Les zainichi – ces Coréens restés au Japon après 1945 – restent suspendus entre deux nations qui refusent de les reconnaître.

Dans les ruelles d’Osaka, sur les chantiers de Tokyo, leur colère gronde. Mansu épouse Su-Il, partage avec lui l’espoir d’une vie digne. Ils auront un fils, Yongjun. Une prophétie leur est alors transmise : « L’enfant chevauche Mizuchi, le dragon d’eau. Il sera un pont entre les mondes. Il portera les larmes des exilés. » 

Mais ils n’y prêtent guère attention, car ils ont un projet : partir pour Pyongyang. « Là-bas la vie est douce et belle. Le paradis. »

La désillusion sera le cœur de la deuxième partie du roman. La Corée du Nord est loin des promesses. Même si Mansu veut encore y croire.

Le roman bascule alors dans le thriller : recrutée par les services secrets nord-coréens, la jeune femme devient l’une de leurs espionnes les plus redoutables, jouant de ses langues, de son intelligence, de sa séduction. John Le Carré aurait apprécié son habileté.

Trois points forts méritent d’être soulignés. D’abord, la solidité de la documentation. Juliette Morillot connaît la Corée de l’intérieur. Elle y a vécu, y a consacré plusieurs livres. Ici, rien n’est gratuit : les détails sur le massacre de Jeju, sur les kidnappings d’étrangers, sur les rouages de l’endoctrinement nord-coréen, sonnent juste parce qu’ils sont vrais.

Ensuite, la thématique de l’identité, traitée avec une nuance rare. La langue, coréenne, japonaise, russe, est ici un enjeu politique autant qu’intime. Enfin, l’émotion que provoque la séparation des familles. Des parents et des enfants déchirés par une frontière tracée sur une carte. 

Pour avoir dans ma famille une branche berlinoise dont certains membres ont rejoint la RDA et se sont retrouvés piégés derrière le rideau de fer, j’ai été profondément touché par ce déchirement.

Le style de Juliette Morillot est précis. Les descriptions, les pierres volcaniques de Jeju, les vapeurs de l’ofuro, les ruelles d’Atsuta qui sentent l’ail et le piment, ancrent le lecteur dans un monde palpable.

Et dans ce monde, Mansu avance. Femme de contradictions, capable du meilleur comme de l’indicible, elle ne demande pas qu’on l’aime, n’exige pas qu’on la comprenne.

Un dernier mot, personnel. Élève en sport-études à Bar-le-Duc, le hasard a voulu qu’en première et terminale, je me sois retrouvé dans la même classe que Juliette Morillot, dans la section philo-lettres. J’ai alors pu apprécier sa vivacité d’esprit, son ambition, ses brillants résultats.

Je garde un souvenir ému de ces années. Et je mesure, en refermant ce livre, le chemin parcouru par une femme qui n’a jamais cessé d’aller au bout de ses passions. Entre la terre et le sang est une fresque puissante, une tragédie intime, un roman nécessaire. Ne passez pas à côté !

Henri-Charles Dhalem

  • Entre la terre et le sang Juliette Morillot. Presses de la Cité. Roman 520 p., 23 €. Paru le 13/05/2026 

  • Retrouvez cet article ainsi que l’ensemble des chroniques littéraires de Henri-Charles-Dahlem sur le site Collection de livres.

A propos de l’autrice

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Juliette Morillot © Photo DR 

Juliette Morillot est née à Bar-le-Duc en Lorraine. Douée pour les langues (elle en parle une dizaine), elle se prend vite de passion pour l’Extrême-Orient et plus particulièrement pour le Pays du matin calme, la Corée. Elle y séjourne longuement et devient l’une des rares spécialistes de ce pays. Conférencière, journaliste, écrivain, elle a déjà publié quelques ouvrages sur le sujet, parmi lesquels La Corée, montagnes, chamanes et gratte-ciel (Autrement, 1998) et Le Palais de la colline aux nuages, paru aux éditions Plon en 1993. Lors d’un séjour à Séoul, en 1995, Juliette fait la connaissance d’une ancienne femme de réconfort qui lui raconte sa vie. Cette rencontre émouvante lui inspire l’idée d’un roman sur ces femmes, Les Orchidées rouges de Shanghai. (Source : Presses de la Cité).


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Henri-Charles Dahlem