Hommage/Tony Gatlif. Le cinéma français perd un cinéaste à part. Mort à 77 ans, Tony Gatlif aura consacré sa vie à filmer les peuples nomades, la culture gitane, les identités en mouvement et les êtres en quête de liberté. De Latcho Drom à Gadjo Dilo, d’Exils à Geronimo, son cinéma, porté par la musique et la poésie, n’aura jamais cessé de prendre la route. Hommage à un artiste indomptable.
Tony Gatlif aura passé sa vie à faire de la liberté une manière de filmer et de vivre.
Il y avait chez Tony Gatlif quelque chose d’indomptable. Une façon de filmer les êtres en mouvement, les visages cabossés, les musiques qui débordent des cadres et les frontières que l’on refuse de franchir.
Avec sa disparition, à 77 ans, le cinéma français perd bien davantage qu’un réalisateur : il perd une voix singulière, celle d’un cinéaste qui aura passé sa vie à faire de la liberté une manière de filmer et de vivre.
Né en Algérie en 1948, d’un père kabyle et d’une mère gitane, Tony Gatlif arrive en France en 1962. Il y découvre le cinéma, mais aussi une société dans laquelle les préjugés ont la vie dure.
Très tôt, il choisit de leur répondre avec ses propres armes : une caméra, de la musique et des personnages qui refusent de rentrer dans les cases.
Ses premiers films, La Tête en ruine et La Terre au ventre, passent relativement inaperçus. Puis vient Les Princes, en 1983, première véritable reconnaissance pour un cinéaste qui n’a jamais vraiment accepté les chemins balisés.
Gatlif avance alors à sa manière, souvent en marge, toujours avec cette même envie de raconter ceux que le cinéma regarde trop peu.
Avec Latcho Drom, en 1993, il signe sans doute l’un de ses films les plus emblématiques. Il n’y a presque pas besoin de mots : la musique raconte l’exil, la mémoire et l’identité des peuples tziganes. Chez Gatlif, elle n’accompagne jamais simplement les images. Elle les provoque, les emporte, les fait danser.
Puis il y aura Gadjo Dilo, en 1997, formidable histoire de rencontre entre un jeune Français parti en Roumanie sur les traces d’une chanteuse et une communauté rom.
Le film révèle Romain Duris et impose définitivement le style Gatlif : une caméra fiévreuse, des personnages imprévisibles, de la fête, de la colère et cette sensation permanente que la vie peut surgir à chaque détour.
En 2004, Exils lui vaut le prix de la mise en scène à Cannes. Deux jeunes Français d’origine algérienne prennent la route vers l’Algérie, comme si le voyage pouvait permettre de retrouver une mémoire perdue.
Le film ressemble à son auteur : il avance, bifurque, brûle, doute. Il ne cherche pas à expliquer l’identité, mais à la faire ressentir.
Cette œuvre de liberté n’a pourtant jamais été une œuvre légère. Avec Liberté, en 2009, Tony Gatlif s’attaque à la mémoire du génocide des Tsiganes pendant la Seconde Guerre mondiale.
Là encore, il refuse le cinéma compassé du devoir de mémoire. Il choisit les corps, les regards, la musique et la peur. Il rappelle surtout que certaines histoires, longtemps reléguées au silence, méritent d’être enfin entendues.
De Geronimo à Tom Medina, de Djam à Ange, son dernier long-métrage sorti en 2025, Gatlif n’aura cessé de filmer les échappées belles et les existences en équilibre. Ses personnages marchent, roulent, dansent, chantent. Ils cherchent une place sans toujours vouloir appartenir au monde qui leur est proposé.
C’était peut-être cela, au fond, le cinéma de Tony Gatlif : un cinéma qui préfère la route à la destination. Un cinéma imparfait, vivant, parfois débordant, mais toujours traversé par une formidable énergie. Il ne filmait pas les Gitans comme un objet de curiosité. Il filmait une culture, une mémoire et surtout une manière de résister à ce qui enferme.
Il passait par la musique, le désir, la fête, l’amour, le voyage et cette poésie sauvage qui donnait à ses films leur parfum si reconnaissable.
Victor Hache





