Toutes les musiques de We Culte. Du 1er au 4 octobre, Stephan Eicher investit le Théâtre du Rond-Point, à Paris, avec « Seul en scène », spectacle conçu avec le metteur en scène François Gremaud et créé le 31 octobre 2024 au Théâtre de Carouge. Entre concert et monologue, le chanteur suisse remonte le fil de sa carrière, de ses débuts dans les clubs underground de Berne aux grands succès qui ont fait sa renommée.
Stephan Eicher : Pendant une heure trente, le chanteur suisse aura transformé le Rond-Point en drôle de machine à remonter le temps

Vendredi 2 octobre. À 21 heures, la salle Renaud-Barrault du Théâtre du Rond-Point, s’éteint. Sur un écran blanc, un texte facétieux invite les spectateurs à délaisser leur téléphone. La plaisanterie donne immédiatement le ton. Ce soir le théâtre est partout : dans les entrées et les sorties, les effets de scène, les silences, les fausses fins et les rappels qui n’en sont pas. Même la petite lampe traditionnellement laissée allumée sur un plateau vide est là.
Stephan Eicher apparaît. Il saisit cette « lampe fantôme », la range, puis prend une guitare et un tabouret. Quelques accords et voici « Si tu veux que je chante », « Pas d’ami (comme toi) », « Des hauts, des bas ».
Le chanteur helvète, élégant, se glisse avec naturel dans ce décor blanc, minimaliste mais entièrement automatisé. Les éléments du plateau apparaissent et disparaissent comme par magie.
Puis vient « Déjeuner en paix ». Son tube, évidemment. Mais Eicher l’interrompt rapidement. « Trop tôt » juge-t-il . Cette chanson, fil rouge de la soirée, reviendra plusieurs fois avant d’être enfin livrée dans son intégralité. Il s’amuse notamment du troisième couplet et de cette question de Philippe Djian : « Feras-tu un bébé pour Noël ? » Le chanteur avoue n’avoir jamais tout à fait compris ce clin d’œil au petit Jésus. Le public rit.
Le décor se transforme. Un néon incliné évoque les années 1980. Les premières machines de Noise Boys apparaissent. Eicher replonge dans les débuts du groupe et enchaîne « Eisbär », « Noise Boys Song », « MiniMiniMiniMinijupe », « Disco mania », « Les filles du Limmatquai » et « Komm zurück ».
Sur l’écran, les instruments sont filmés en gros plan. La démonstration est saisissante : tout est joué en direct. La technologie, loin de masquer le musicien, révèle ici chaque geste.
« Combien de temps » vient ponctuer cette remontée aux sources. « Quarante-cinq ans, ça passe vite… », glisse Eicher. Le temps est l’autre grand personnage de la soirée. Celui des albums, des tournées, des amitiés, mais aussi celui qui transforme un jeune musicien underground en artiste confirmé sans jamais lui retirer son goût du jeu.
Au piano, il interprète « Disparaître ». Puis tente une nouvelle fois « Déjeuner en paix ». Nouvelle interruption. Un prétendu mal de gorge qui amuse le public. Et une digression sur les piétons parisiens. En Suisse, attendre au passage piéton est « un contrat social ». En France, « une proposition ». Le public savoure.
Puis Stephan Eicher explique les différentes attitudes que doit adopter le musicien devant son piano… avant de s’effondrer sur le clavier et de produire une formidable dissonance. Ce qui semble être une leçon sérieuse tourne à la farce. Tout est dans ce décalage.
Le spectacle devient plus intime lorsqu’il évoque les origines Yéniches de sa famille suisse, des nomades à la fois musiciens et vendeurs de couteaux. Il raconte ses souvenirs avec cette malice tranquille. Puis viennent deux magnifiques chansons, « Prisonnière » et « Rivière ».
Autre détour, les vinyles qui ont nourri sa culture musicale. Les Ramones, dont il évoque un concert mémorable à Berne, Lou Reed, Patti Smith, Bob Dylan, Prince. Sur la platine tourne « Les Histoires d’A » des Rita Mitsouko, hommage à Catherine Ringer tandis que ’écran projette des photographies.
Sur l’une d’elles, Eicher regarde avec un sourire complice le portrait de Philippe Djian. Une image suffit à raconter une longue amitié et l’importance du parolier dans son parcours.
Le chanteur raconte aussi avoir quitté l’école à 16 ans pour devenir artiste. Son producteur lui aurait alors expliqué qu’une carrière française exigeait d’être cultivé. « Je me suis mis à lire à 30 ans », raconte-t-il. Puis à réfléchir à 40 ans. Rires.
L’émotion revient avec le récit des abris antinucléaires suisses. Celui de son père servait notamment à protéger des instruments de musique. Eicher en sort alors l’accordéon paternel, qu’il a automatisé pour accompagner en duo sur « Orage », extrait de l’album « Ode ». La voix est puissante, pleine et assurée.
Puis surgit « Jolene », de Dolly Parton, nouveau clin d’œil à la chanteuse disparue en août dernier.
Et enfin, « Déjeuner en paix ». Cette fois, Eicher va jusqu’au bout. Le public se lève et chante avec lui. Une véritable communion.
On attend le rappel. Mais l’écran annonce avec humour qu’au théâtre, il n’y a pas de rappel : « Quand c’est fini, c’est fini, basta ! » Mais surprise…Eicher revient au piano. « Savez-vous où s’en va la neige quand elle fond au printemps ? » demande-t-il. Puis, avec un sourire, il se caresse les cheveux et entonne « Cheveux blancs ».
La dernière image est à la mesure de cette soirée : simple, tendre et légèrement mystérieuse. Eicher remet la petite lampe près du micro. La lampe fantôme. Il explique qu’elle restera là pour accompagner les fantômes pendant la nuit. Rideau.
Pendant une heure trente, Stephan Eicher aura transformé le Rond-Point en drôle de machine à remonter le temps. Entre fragments autobiographiques et anecdotes personnelles, Eicher revisite ses tubes, rejoue ses débuts et joue avec son image autant qu’avec son public.
Une liberté de ton et une poésie scénique pour un artiste qui, après quarante-cinq ans de carrière, semble avoir trouvé une belle manière de ne se renouveler. Le public, lui, ressort enchanté.
Jean-Christophe Mary





