« Tuer le vieux » : Daria Marx brise le silence de l’inceste

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"Tuer le vieux" : un premier roman de Daria Marx dans lequel elle brise le silence de l’inceste © Photo Céline Nieszawer

Le Book Club de We Culte. Daria Marx, militante féministe connue pour son combat contre la grossophobie, signe « Tuer le vieux », un premier roman d’inspiration autobiographique, aussi bref que brutal. Un texte qui parle d’inceste sans détour, mais avec humour. Une belle découverte de cette rentrée.

Notre note : ★★★★ (on a adoré) 

« Tuer le vieux » : Avec son premier roman, Daria Marx trace sa propre voie, en jouant notamment avec l’humour qui vient se confronter à la noirceur du sujet.

Tuer le vieux : un premier roman bref et brutal de Daria Marx

Cette fois, c’est décidé. La narratrice va prendre le train pour Biarritz et aller tuer le vieux. Elle a bien tenté la voix légale en allant porter plainte, mais son rendez-vous est annulé, faute d’effectifs. Une broutille administrative.

Alors, il ne lui reste guère,  pense-t-elle, que cet acte extrême. Il faut dire qu’il a eu le temps de mûrir dans son esprit, puisque cette vengeance survient bien des années après les crimes à répétition dont elle été victime.

Il faut en effet remonter à sa tendre enfance pour noter les pratiques inacceptables dont elle a été victime. Sous prétexte de mesures d’hygiène son grand-père lui faisait prendre des douches avant de la frictionner de crème et laisser ses doigts la pénétrer. Une pratique que la petite fille juge d’abord « normale », avant de se rendre compte que ses semblables n’étaient pas soumises au même traitement.

Seulement voilà,  quand elle se plaint auprès de ses parents, ces derniers minimisent l’affaire. Et quand elle parviendra, à l’adolescence, à échapper à son prédateur, il ne sera plutôt question de tenter d’oublier, d’effacer le traumatisme parce que « ça embarrasse tellement un enfant violé, Ça fait des frais et des ennuis, ça demande justice, ça a besoin de suivi, et ça pousse. À admettre qu’on n’a pas su protéger, qu’on n’a pas su voir, qu’on était trop occupés. Ça fait exploser les familles, l’inceste, quand ça sort, vous savez. Il faut choisir un camp, le camp de celui qui viole ou de celui qui se fait violer. »

Alors elle prend son chien, une culotte propre, et le train direction le Sud-Ouest. Direction le vieux. Et là, tout se déploie. Le temps d’un trajet, les souvenirs remontent. 

S’il a fallu quinze ans à la narratrice pour évoquer ce qu’elle a subi, vingt-cinq pour en livrer les détails, il faut maintenant qu’on l’entende. Cette sortie douloureuse de l’amnésie traumatique, Daria Marx la raconte avec une justesse rare.

En commençant par le corps qui change quand elle cherche refuge dans la nourriture, puis dans les excès, le sexe compulsif, les substances. Elle raconte sans fard ce rapport dévoyé au plaisir, hérité de la violence subie : « Je ne sais pas jouir sans prendre de claques (…) mon corps ne me laisse pas oublier d’où je viens. Il m’empêche de me prendre pour une princesse ou une meuf bien. » Plus loin, cette confession vertigineuse : « Pour que je sente quelque chose, il faut qu’on me secoue, il faut qu’on me défonce, il faut qu’on m’abîme (…) c’est le trauma qui me fait bander, ils ont gagné. »



On comprend, mieux que n’importe quel essai, comment la violence continue de dicter le corps bien après les faits.

Puis viendra une tentative de sauvetage à deux, quand elle croisera une autre victime d’inceste. Leur relation fusionnelle pourrait réparer ce qui a été cassé. Mais on ne répare pas un trauma avec un autre trauma, et cette histoire d’amour, comme souvent, tournera mal.

Le mouvement du train épouse le mouvement de la mémoire : ça avance, ça freine, ça repart, ça déraille parfois. On traverse les paysages en même temps qu’on traverse les souvenirs. C’est une trouvaille de construction simple, mais redoutablement efficace.

Alors, ira-t-elle vraiment jusqu’au bout de son projet meurtrier ? On ne le dira pas ici. Disons simplement que le voyage compte autant que la destination, et que l’issue, quand elle arrive, ne trahit ni la tension ni l’intelligence du texte.

Sur le plan de l’écriture, on est frappé par l’énergie brute qui traverse le livre. Les phrases sont courtes, sèches, rapides. Elles cognent. On pense forcément à Christine Angot pour la frontalité, à Virginie Despentes pour la rage assumée sans besoin de s’excuser.

D’ailleurs Despentes n’est pas loin du texte : c’est elle qui a transmis le manuscrit à Flammarion. On pense aussi, forcément, à Triste tigre de Neige Sinno. Mais Daria Marx trace sa propre voie, en jouant notamment avec l’humour qui vient se confronter à la noirceur du sujet. Un humour qui là encore claque. C’est cette respiration, cette légèreté ponctuelle au cœur de l’horreur, qui rend le texte supportable et même, par moments, jubilatoire.

Daria Marx n’en est pas à son coup d’essai en écriture, même si c’est son premier roman. Blogueuse depuis vingt ans, fondatrice du collectif Gras Politique, elle a déjà publié des essais sur la grossophobie, dont Dix questions sur la grossophobie (Libertalia), et participé à plusieurs ouvrages collectifs.

Ce n’est pas un hasard si son héroïne est grosse, elle aussi : le corps que l’autrice connaît le mieux, dit-elle, et celui qui garde le mieux la mémoire des violences. Cette expérience de la prise de parole publique, de la mise en récit de soi, infuse évidemment ce premier texte de fiction, où l’expérience personnelle nourrit sans jamais figer le propos.

Avec Daria, les victimes ont le droit d’être en colère, contradictoires, mais surtout vivantes. C’est rare, c’est nécessaire, et c’est terriblement bien écrit. Une belle découvertes de cette rentrée littéraire.

Henri-Charles Dahlem

  • Tuer le vieux Daria Marx. Éditions Flammarion. Premier roman. 160 p., 18 €. Paru le 19/08/2026 

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À propos de l’autrice

Tuer le vieux
Daria Marx © Photo Céline Nieszawer

Daria Marx a fondé le collectif Gras Politique. Elle est l’autrice de Dix questions sur la grossophobie (Libertalia, 2024). Tuer le vieux est son premier roman. (Source : Éditions Flammarion) 


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