Toutes les musiques de We Culte. Morrissey signe avec Make-Up Is a Lie son quatorzième album studio solo. Six ans après le précédent « I Am Not a Dog on a Chain », l’artiste britannique retrouve le producteur Joe Chiccarelli et fait son retour chez Sire Records après des décennies de collaboration avec d’autres labels. Un album à l’atmosphère pesante et inquiétante, traversé de trouvailles artistiques, où l’ex-leader des Smiths explore de nouveaux territoires sonores sans renier sa mélancolie légendaire.
Morrissey : Sa voix, intense et hyper-expressive sur le morceau-titre comme sur l’ensemble de l’album Make-Up Is a Lie, reste fidèle à cette théâtralité romantique qui constitue sa marque de fabrique depuis les années 80.
Il y a chez Morrissey cette capacité rare à transformer le désenchantement en matière musicale. À 67 ans, le chanteur mancunien continue de cultiver son goût pour les zones d’ombre, les romances fanées et les atmosphères crépusculaires.
Avec Make-Up Is a Lie, son quatorzième album solo, l’ancien leader des Smiths livre une œuvre dense, parfois déroutante, souvent fascinante, qui alterne entre ballades élégiaques, expérimentations pop et éclats de lyrisme dramatique.
Un disque qui ne cherche jamais la facilité, mais qui confirme qu’après quatre décennies de carrière, Morrissey demeure un artiste profondément singulier.
Dès les premières secondes de You’re Right, It’s Time, aux belles envolées lyriques, le ton est donné. Le chant mélancolique de Morrissey s’impose immédiatement. Sur Make-Up Is a Lie, le chanteur explore de nouveaux horizons avec un rythme trip-hop et des percussions cinématographiques.
Sa voix, intense et hyper-expressive sur le morceau-titre comme sur l’ensemble de l’album, reste fidèle à cette théâtralité romantique qui constitue sa marque de fabrique depuis les années 80. L’esprit de ses débuts en solo plane d’ailleurs sur plusieurs morceaux, notamment le dynamique et disco The Night Pop Dropped et Lester Bangs.
Le premier, groove funky nourri d’un orgue qui swingue, évoque les grandes productions soul des années 70 et devrait sans peine soulever les foules en concert. Quant à Lester Bangs, il retrouve cette énergie alternative et nerveuse qui aurait parfaitement trouvé sa place sur les radios universitaires américaines du début des années 90.
Le retour du guitariste Alain Whyte, collaborateur essentiel de Morrissey entre 1991 et 2004, apporte un nouvel élan au disque. Sa présence redonne de la profondeur mélodique à un artiste parfois critiqué ces dernières années pour des productions trop lisses.
Plusieurs compositions témoignent ici d’un réel travail d’orfèvre. L’album contient ainsi de nombreuses ballades aux mélodies inspirantes, traversées de passages dramatiques qui rappellent l’indéniable talent d’auteur-compositeur du Britannique.
Le morceau-titre, Make-Up Is a Lie, étonne particulièrement. Cette chanson trip-hop, lente et hypnotique, enveloppée de percussions sombres et de nappes inquiétantes, constitue l’une des expériences sonores les plus audacieuses de toute sa carrière solo.
Morrissey y semble presque spectral, porté par une production cinématographique où chaque silence compte autant que les mots. Plus controversé, Notre-Dame évoque l’incendie de la cathédrale parisienne dans un écrin disco-pop ultra-poli construit autour de trois accords hypnotiques joués en boucle.
Les arrangements de cordes signés Sage — collaborateur notamment de Clara Luciani — apportent une élégance presque baroque à ce morceau étrange et minimaliste, dont le refrain finit par devenir obsessionnel. Autre surprise : la reprise d’Amazona de Roxy Music, transformée ici en funk FM aux refrains planants.
Le morceau se conclut par un solo de guitare apocalyptique et déchirant qui vient brusquement fissurer la douceur apparente du titre. Plus loin, Headache s’impose comme l’une des plus belles réussites du disque. Cette ballade éthérée avance sur des sonorités jazzy délicates, entre batterie jouée aux balais et contrebasse feutrée, donnant au morceau une profondeur nocturne particulièrement séduisante.
Mais c’est sans doute Boulevard, signé Morrissey / Alain Whyte, qui résume le mieux l’âme de cet album. Le chanteur y exprime une mélancolie théâtrale intense dans une ballade piano-voix qui rappelle Life Is a Pigsty (2006). Portée par une ligne de piano envoûtante, une basse à l’archet et une guitare acoustique discrète, la chanson raconte un amour perdu et un glamour fané sur un rythme de valse élégiaque. Morrissey y retrouve cette manière unique d’habiter le désespoir avec grandeur.
À l’inverse, Zoom Zoom the Little Boy, duo psychédélique oriental avec Keren Ann, apporte une énergie plus lumineuse et devrait rapidement devenir l’un des moments forts des concerts du chanteur.
Enfin, The Monsters of Pig Alley, qui clôt l’album, adopte un ton moins dramatique mais profondément mélancolique. Signé lui aussi avec Alain Whyte, le morceau déploie une douce lucidité sur la gloire passée et le temps qui s’efface. Une conclusion humble et émouvante qui apporte une profondeur inattendue au disque.
Avec Make-Up Is a Lie, Morrissey ne cherche ni à séduire à tout prix ni à reproduire les recettes de ses succès passés. L’album avance dans une pénombre élégante, entre audace sonore, ballades habitées et expérimentations inattendues.
Tout n’y est pas parfait, mais cette œuvre dense et singulière s’inscrit pleinement dans la continuité d’une carrière bâtie sur l’indépendance artistique et le refus du compromis. Quarante ans après ses débuts, Morrissey reste fidèle à lui-même : imprévisible, mélancolique et profondément à part.
Jean-Christophe Mary
- Album “Make-Up Is A Lie” Morrissey (Sire Records/Warner)





