Le Book Club de We Culte. Pour Une pension en Italie, son vingt-cinquième livre, Philippe Besson est revenu sur les terres qu’il aime entre toutes – la Toscane – pour exhumer un secret de famille enfoui depuis soixante ans. Un secret qui lui appartient autant qu’à ceux qu’il a longtemps protégés. Un roman brûlant, intime et universel.
Une pension en Italie : La Toscane, chez Philippe Besson n’est pas un simple décor. C’est un personnage. Les sens sont convoqués, le désir rôde entre les lignes.

« Longtemps, dans notre famille, cette histoire a été tue. » La grand-mère avait imposé sa loi d’un mot, sur le ton de la menace : « Nous ne devrons jamais en parler. » Les filles ont obéi. Le secret est devenu chape de plomb.
Quand la grand-mère meurt, en 2010, le narrateur interroge sa mère. Elle refuse. Il insiste. Quelques années plus tard, par un après-midi d’automne, autour d’une tasse de thé, elle lâche prise. Et dit, avant de mourir : « Cette histoire est la tienne autant que la mienne. » C’est cette phrase qui autorise le livre. Qui l’exige, même.
Nous sommes en juillet 1964. La famille Virsac prend la route. Sept heures de trajet, une halte sur un parking de la banlieue de Gênes, des sandwiches préparés par Gaby. Paul, lui, a déjà la tête ailleurs – dans ses guides, dans ses plans de visites, dans cette Italie qu’il aime comme une langue maternelle, parce que c’est littéralement celle de sa mère.
À San Donato in Poggio, petit village entre Florence et Sienne, ils s’installent dans une pension tenue par Sophia – « Comme Sophia Loren. D’ailleurs vous ne trouvez pas qu’on se ressemble un peu, elle et moi ? » – et son cuisinier silencieux, Sandro.
« À ce moment précis, tout est en place et personne ne le sait. » Besson pose ce constat avec une économie redoutable. Il sait que le lecteur frissonne déjà.
Paul est prof d’italien, fier de son héritage transalpin. Il consacre ses étés à emmener sa famille découvrir la péninsule. Il a épousé Gaby très jeune – ils n’avaient pas vingt ans –, fait des enfants, tenu son rôle. Il s’est obligé à suivre le chemin tracé. En luttant contre sa nature. En chassant sa « lubie ». En taisant le trouble ressenti face aux garçons.
Mais Sandro est là. Et quelque chose cède.
En trois jours, la vie de Paul bascule. Il avoue tout à sa femme. Gaby prend ses filles, reprend la 404, rentre en France. Pour sauver la face, elle inventera la légende du mari séduit par une jeune Italienne. Paul ne reverra plus jamais ses filles.
Réussir sa vie. C’est oser la vivre comme on le désire. Le roman dit cela, sans le crier. Il le murmure, avec une tendresse infinie pour cet homme que sa famille a rayé des listes.
Mais Une pension en Italie est aussi un roman historique, à sa manière. Philippe Besson rappelle ce que signifiait être homosexuel dans la France des années 1960. L’homosexualité était criminalisée depuis les lois de Vichy. On risquait la prison. Elle ne sera dépénalisée qu’en 1982. L’OMS la considérera comme une maladie mentale jusqu’en 1990.
Paul n’est pas un lâche. Il est un homme de son temps, pris dans un étau que peu de ses contemporains ont osé briser. Ce qu’il accomplit – choisir d’être lui-même, au prix de tout perdre – relève d’un courage que Besson restitue sans jamais le surjouer.
L’enquête du narrateur révèle une suite inattendue : Paul et Sandro ont vécu ensemble quarante ans. À l’abri des regards, en dépit des conventions. Une vie entière, construite sur les ruines d’une autre. Déchirante et lumineuse à la fois.
Le style de Philippe Besson est fait de retenue et de précision. Des phrases courtes. Des détails qui font tout, le sandwich sur le parking de Gênes, la frange de Suzanne qui lui donne « de faux airs de Françoise Hardy », le cadran du lycée Masséna gravé d’une maxime latine : « Je souhaite ne compter que les heures heureuses. »
Il joue avec la frontière entre fiction et autofiction avec un naturel désarmant. Le narrateur est écrivain. Paul est son grand-père. Suzanne est sa mère. Mais Besson n’en fait pas une autobiographie. Il en fait un roman – avec la liberté que cela suppose, et la responsabilité que ça implique.
La Toscane, chez lui, n’est pas un simple décor. C’est un personnage. Les cyprès, les oliviers, les persiennes closes sur la torpeur de l’après-midi, le carrelage frais sous les pieds nus, la cuisine de Sandro qui embaume la salle à manger chaque soir à dix-neuf heures trente. Les sens sont convoqués, le désir rôde entre les lignes.
Je parie que vous aimerez ce livre avec la même intensité que Philippe Besson semble avoir aimé son grand-père : en devinant, en reconstituant. Ce roman de la réparation et de la lumière dit que certains êtres ont dû attendre toute une vie pour être eux-mêmes. Et que la littérature peut, parfois, leur rendre cette vie-là.
Henri-Charles Dahlem
- Une pension en Italie Philippe Besson. Éditions Julliard. Roman 240 p., 21 €. Paru le 8/01/2026

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A propos de l’auteur

Philippe Besson © Photo David Morganti
Philippe Besson est l’auteur d’une vingtaine de romans, dont Son frère (adapté au cinéma par Patrice Chéreau), L’Arrière-saison (Grand Prix RTL-Lire), Arrête avec tes mensonges (prix Maison de la Presse, adapté au cinéma par Olivier Peyon), et Paris-Briançon. (Source : Éditions Julliard)





