« L’Entroubli »: grandir dans une famille où il n’y a pas de place

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"L'Entroubli" : Ce premier roman de Thibault Daelman frappe comme une porte qu’on claque. © Photo Olivier Dion

Le Book Club de We Culte/« L’Entroubli ». Ce premier roman de Thibault Daelman frappe comme une porte qu’on claque. Avec un titre emprunté à François Villon – « ce faisant, je m’entroubliay » – il raconte sa vie au sein d’une famille nombreuse où tout est difficile, surtout trouver sa place.

« L’Entroubli » : Dans ce récit initiatique,Thibault Daelman ne cache rien. Rien n’est pardonné, rien n’est justifié — mais tout est transmis avec une force rare.

« L’Entroubli » de Thibault Daelman

Dans cette chronique d’une famille nombreuse, on trouve autour des parents une fratrie composée de cinq frères.

Il y avait là Arthur, qui « ne réussirait au mieux qu’envers et contre lui », Thibault, le narrateur qui « n’aimait que les mots » et en ferait peut-être quelque chose, Émile, le petit dernier, « de naissance, dispensé de réussir », César, de dix ans l’aîné, devenu le contre-exemple à ne surtout pas suivre, et Edgar, « échoué sur des cahiers qui ne lui furent jamais que du papier ».

On ajoutera au crédit de César sa rencontre avec Lætitia. « Elle serait l’unique qualité » que sa mère lui reconnaîtrait. Il était « bien tombé ». Enfin, on complètera la liste des membres de la famille avec un chat, puis une chatte, un chien, un lapin et un hamster.

Au centre de tout, la mère. Monumentale. Omnipotente. Elle veille sur chaque devoir, chaque note, chaque ligne. « Notre tablée était l’officine de sa revanche. » Elle rêve que ses fils démentent la fatalité sociale, qu’ils prouvent « au monde et, au-dessus, à la famille, qu’on peut réussir de rien ». Ses colères sont des torrents. Ses crêpes, des actes d’amour. Elle est tout cela à la fois, et plus encore.

Face à elle, le père. Silhouette épaisse et muette, « échoué sur un coin du buffet », buvant au goulot « le vin sombre qui était son odeur ». Il est là sans être là. Il est un fantôme vivant que personne n’appelle papa. Jamais.



Alors qu’au fil des jours il sombre encore davantage dans l’alcool, la mère prend en charge les destinées d’un ménage qui va s’agrandir avec l’arrivée de Thierry, un jardinier au physique imposant, qui va prendre toujours davantage de place jusqu’à finir dans le lit conjugal.

Au volant de sa voiture, c’est lui qui conduira les enfants en vacances à la mer. « Depuis Thierry, l’infini avait de la ressource. Quittant la mer, on ne quittait plus le bonheur. »

Un bonheur très éphémère au sein de ce foyer brinquebalant. Le premier accident cardiaque du père marquant en quelque sorte la rupture entre deux mondes, deux âges.

La seconde partie du roman est celle de l’entrée dans l’adolescence, de l’adieu à l’insouciance. « L’enfance passée, chacun de nous devenait le fantôme de l’enfant qu’il avait été et ne serait jamais plus. » Les promesses nées d’une scolarité assez réussie jusque-là vont se frotter au réel, au système qui n’accepte pas les marginaux et à la violence d’un entourage cruel.

Si le narrateur entrevoit une issue dans l’écriture — « le jour où ma tante et mon oncle m’offrirent mon premier ordinateur, ma vie différa » —, il va pourtant devoir déchanter à son tour.

Dans ce récit initiatique, Daelman ne cache rien. Les sons et les odeurs disent la misère sociale. La violence et la maladie soulignent la difficulté à résister. La cuisine familiale, « régie par une haine de l’espace, du vide et de l’interstice », devient une métaphore de vies trop pleines, trop lourdes. Les espoirs de l’enfance s’effacent avec la cruauté de l’adolescence.

C’est avec une langue de poète où « Les nuages s’étaient désempourprés » que le roman nous emporte. Une langue rythmée, hachée parfois, pour mieux dire l’urgence de vivre, la sincérité nue. Les scènes de la cuisine, des nuits de devoirs, des après-midis de crêpes et de chaos joyeux sonnent comme des partitions. L’auteur l’affirme lui-même : il « éprouve ses textes à haute voix » pendant l’écriture.

Rien n’est pardonné, rien n’est justifié — mais tout est transmis avec une force rare.

Henri-Charles Dahlem

  • L’Entroubli Thibault Daelman. Éditions Le Tripode. Premier roman. 296 p., 20 €. Paru le 21/08/2025

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A propos de l’auteur

Thibault Daelman © Photo Olivier Dion

Né en 1990, Thibault Daelman a suivi des études artistiques et anime aujourd’hui des ateliers d’écriture créative, notamment à la Sorbonne. L’Entroubli est son premier roman. (Source : Éditions Le Tripode).


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