Comédie française/« Le Cid ». La tragi-comédie de Pierre Corneille fait salle comble tous les soirs au Théâtre de la Porte Saint-Martin. Signée Denis Podalydès avec la troupe de la Comédie-Française, cette nouvelle production fait parler dans tout Paris : c’est la pièce du moment, à ne surtout pas rater.
« Le Cid » mis en scène par Denis Podalydès. Cette production est merveilleuse d’intelligence. Rarement un classique aura paru aussi vivant, aussi brûlant.
Vingt-et-un ans après la mise en scène créée par Brigitte Jaques-Wajeman à la Comédie-Française, « Le Cid » revient sur scène dans une version très attendue. Cette fois, c’est Denis Podalydès qui signe une nouvelle lecture de l’œuvre, avec Benjamin Lavernhe dans le rôle de Rodrigue et Suliane Brahim dans celui de Chimène. Une relecture fidèle et habitée d’un monument du théâtre classique.
Cette production est merveilleuse d’intelligence, portée à bout de bras par des acteurs en pleine puissance d’expression. Dès les premières secondes, le regard du spectateur est happé.
Les lumières fines de Bertrand Couderc effleurent le plateau. De hautes colonnes, dressées comme des sentinelles, encadrent une estrade surélevée. Des moucharabiehs descendent et remontent des cintres avant même qu’un mot ne soit prononcé. La scénographie conçue par Éric Ruf installe une scène nue, appelée à devenir tour à tour place publique, palais du roi ou maison de Chimène.
Le décor repose sur un parquet élevé de bois sombre, traversé par une série de parois mobiles inspirées du moucharabieh, ces cloisons ajourées qui filtrent la lumière et organisent le regard.
Au cœur de ce dispositif, l’intrigue conserve toute sa force: celle de deux amants pris au piège du devoir filial. Rodrigue et Chimène s’aiment, mais doivent renoncer à cet amour pour venger l’honneur de leurs pères. Ils se soumettent autant qu’ils résistent, déchirés par la violence du sacrifice qu’on leur impose.
Cette mécanique tragique entre amour et honneur, entre désir intime et exigence sociale, demeure d’une modernité saisissante.
Et puis il y a la langue. L’éclat des alexandrins frappe avec une vigueur intacte. Festival de “tubes”, la pièce aligne ses vers devenus légendaires « Rodrigue, as-tu du cœur ? », « Va, je ne te hais point », « Ô rage ! Ô désespoir ! Ô vieillesse ennemie ! », « La valeur n’attend point le nombre des années »…Autant de fulgurances qui retrouvent leur tranchant et résonnent ici avec une intensité renouvelée.
Sous l’œil de Denis Podalydès, la mise en scène mêle sobriété et fièvre intérieure. Entre dépouillement classique et fantaisie baroque, elle redonne à ce classique toutes ses couleurs d’origine, sans jamais céder au spectaculaire. Ici, tout repose sur le jeu et sur la vibration du texte.
La distribution impressionne par sa cohésion. Dans le rôle-titre, Benjamin Lavernhe, aujourd’hui l’un des visages les plus emblématiques de la troupe depuis le départ de Laurent Lafitte, impose un Rodrigue habité, nerveux, traversé de doutes, oscillant entre héroïsme et fragilité.. Loin du héros figé, il donne à voir un homme en lutte avec lui-même.
Face à lui, Suliane Brahim livre une Chimène exceptionnelle. Sur son « Va, je ne te hais point », elle déploie une intensité saisissante. Son jeu monte en puissance tout au long de la pièce. Femme de caractère, elle tente de concilier l’impossible de marier amour et honneur. A la fois tiraillée, et lucide, elle incarne une héroïne profondément moderne.
Bakary Sangaré incarne un roi de Castille, Don Fernand, d’une bienveillance malicieuse. Facétieux, presque complice, il révèle la dimension comique du texte, déclenchant le rire du public et apportant une respiration bienvenue.
Autour d’eux, Didier Sandre en Don Diègue, Jennifer Decker en Infante et Danièle Lebrun en gouvernante composent une galerie de personnages d’une grande justesse, participant pleinement à la réussite d’ensemble.
Les costumes signés Christian Lacroix, inspirés des peintures du Greco, prolongent cette esthétique andalouse — entre Séville, Cordoue et Grenade. Fluides et volumineux, ils habillent les corps avec élégance et donnent aux scènes une dimension baroque. La robe d’Elvire, portée par Marie Oppert, évoque les voiles orientaux, tandis que les tenues masculines, de Don Gomès à Don Diègue, enveloppent les acteurs d’une noblesse charnelle.
Au final, quel plaisir de voir la troupe du troupe du Français au même diapason, portée par un véritable élan collectif. Rarement un classique aura paru aussi vivant, aussi brûlant.
Et pour ceux qui n’ont pas réussi à obtenir de place — le spectacle affichant désormais complet —, une séance de rattrapage est prévue à l’occasion des 10 ans de « La Comédie-Française au cinéma » : « Le Cid » sera retransmis en direct dans toute la France le 26 avril à 15h.
Une preuve supplémentaire que près de quatre siècles après sa création, la pièce de Corneille continue de brûler les planches ….et les cœurs.
Jean-Christophe Mary
- Le Cid de Pierre Corneille. Du 26 mars au 17 mai 2026. Durée : 2h30. Théâtre de la Porte Saint-Martin, Paris, dans le cadre de la programmation hors les murs de la Comédie-Française
Mise en scène Denis Podalydès. Avec Christian Gonon, Bakary Sangaré, Suliane Brahim, Benjamin Lavernhe, Didier Sandre, Jennifer Decker, Danièle Lebrun , Clément Bresson, Marie Oppert, Adrien Simion, Chahna Grevoz, Hippolyte Orillard
- Scénographie Éric Ruf
- Costumes Christian Lacroix
- Lumières Bertrand Couderc
- Conception sonore Bernard Valléry
- Coiffures et maquillages Véronique Soulier-Nguyen
- Réalisation du décor et des costumes Ateliers de la Comédie-Française
- Pour les 10 ans de « La Comédie Française au cinéma » la pièce sera diffusée le 26 avril à 15h.
- Les billets sont déjà en vente et réservables sur ce site.





