Sortie cinéma/ »Autofiction ». Les affres de la création, qui obligent un réalisateur-scénariste à mêler réalité et fiction, à puiser dans sa propre existence mais surtout celle des autres pour raconter une histoire: Pedro Almodóvar s’interroge sur les entrelacs entre le vrai et le faux, le vécu et l’inventé, la vie et le cinéma dans son dernier film AUTOFICTION, l’un de ses plus personnels –à défaut d’être l’un des meilleurs.
Pedro Almodóvar : dans Autofiction – qui pourrait s’intituler LA VIE DES AUTRES – la question posée est : jusqu’où peut-on aller pour raconter une histoire?
Le film de Pedro Almodóvar est sorti sur les écrans mardi 19 mai dans la soirée, en même temps que sa présentation en compétition au Festival de Cannes. C’est le 24e long-métrage du réalisateur espagnol âgé de 76 ans, qui le décrit comme « une réflexion sur la création et sa relation à la réalité et à la vie. Elle montre aussi comment une œuvre peut se rebeller contre elle-même et remettre en question sa propre raison d’être ».
La cinéaste et le pompier stripteaseur
On est en 2004 et Elsa (Barbara Lennie), jeune cinéaste qui a n’a réalisé que deux films (deux échecs), gagne sa vie en tournant des spots de pub. Elle vit avec un bel éphèbe, pompier la semaine et stripteaseur le week-end, et souffre de migraines chroniques.
Elle aimerait bien faire un troisième film, et pour cela entame l’écriture d’un scénario en s’inspirant des malheurs de deux amies: Patricia, sa collaboratrice, abandonnée et humiliée par son mari à de nombreuses reprises; et Natalia, une jeune mère déprimée car traumatisée par la mort de son jeune fils dans un accident.
Fictif
Mais tout cela est fictif. Elsa et son entourage sont des personnages inventés par Raul (l’acteur argentin Leonardo Sbaraglia), un réalisateur reconnu, d’une soixantaine d’années, qui, après 35 ans de carrière, est en mal d’inspiration.
On est en 2026, il n’a pas tourné depuis 5 ans et, pour écrire son scénario, il fait comme Elsa: il puise dans sa propre vie mais aussi dans celle de ceux qui l’entourent et qui vivent, eux aussi, des événements dramatiques. Notamment Monica (Aitana Sanchez-Gijon), sa plus proche collaboratrice depuis 20 ans, qui lui annonce qu’elle le quitte pour s’occuper de son amie dont le fils est atteint d’une tumeur cancéreuse…
Film dans le film
Dans ces deux histoires parallèles qui, parfois à coups de retours en arrière, se reflètent comme dans un miroir, Elsa est bien sûr le double imaginaire de Raul, qui est bien sûr le double imaginaire d’Almodovar.
Rien de bien original donc dans ce « film dans le film », procédé maintes fois utilisé au cinéma. Et c’est dans sa propre vie que n’importe quel écrivain ou réalisateur trouve des éléments d’inspiration. Dans ce film –qui pourrait s’intituler LA VIE DES AUTRES–, la question posée est: jusqu’où peut-on aller pour raconter une histoire?
Affrontement verbal
Cela est résumé dans le dernier quart d’heure, avec notamment la séquence la plus forte et la plus réussie du film, puissante et magistrale: un affrontement verbal musclé dans un parc madrilène entre Raul et Monica, furieuse contre son scénario. « Tu as déjà fait tes meilleurs films. Tu peux vivre de ton prestige (…) en faisant un film mineur », pour Netflix ou une plate-forme, plutôt que de puiser dans les malheurs des autres, lui reproche-t-elle.
Dommage que tout ce qui précède ne soit pas à la hauteur. Pendant la première heure cet AUTOFICTION n’est pas vraiment passionnant, c’est bavard et mou, on a du mal à s’intéresser aux migraines d’Elsa. Puis ça s’enrichit un peu, avec une belle présence de l’actrice principale Barbara Lennie, mais ça reste très introspectif, nombriliste, à l’image de la même Elsa qui s’interroge chaque matin: « Comment je me sens, aujourd’hui? »
Orages
À plusieurs reprises il est question d’orages, violents, qui finissent par se calmer –métaphore d’un éventuel ça-ira-mieux-demain. Mais le ton général est sombre car « la douleur m’inspire plus que le bonheur », avouait Almodóvar dans une interview à La Tribune Dimanche.
Mort d’une mère, morts d’enfants, tentatives de suicide, admissions nocturnes aux urgences, anti-dépresseurs, anxiolytiques, analgésiques: le film est déprimant comme un parking d’hypermarché le dimanche, comme une nuit blanche de fin novembre, comme la descente en Ligue-2 de votre club de foot préféré…
Mise en scène brillante
La mise en scène est cependant brillante, d’une maîtrise totale. C’est le 7e film du réalisateur espagnol en compétition au Festival de Cannes depuis 1999, mais il n’a obtenu que le Prix de la mise en scène en 1999 pour TOUT SUR MA MÈRE et le Prix du scénario en 2006 pour VOLVER. (Deux de ses interprètes ont également été distingués d’un Prix d’interprétation: Penélope Cruz pour VOLVER et Antonio Banderas pour DOULEUR ET GLOIRE en 2019, sa dernière apparition sur la Croisette).
« L’art sous toutes ses formes est pour moi une véritable compagnie dans ma vie. C’est le meilleur des thérapeutes: c’est ce qui permet de supporter tout ce qu’il y a de négatif dans l’époque que nous traversons », ajoutait-il dans la même interview, en évoquant films, livres et chansons.
Le courage de l’ironie
Il est loin, en faisant de Raul son alter ego à l’écran, de se donner le beau rôle. « Tu es complaisant avec toi-même », dit Monica à Raul en fin de film. On n’en dira pas autant à Almodovar, qui a réalisé de meilleurs films que celui-ci mais qui, ici, tout en se regardant dans le miroir, a le courage de l’ironie, de l’autodérision, du retour sur soi voire de la remise en question, comme il avait commencé de le faire dans DOULEUR ET GLOIRE.
Jean-Michel Comte
LA PHRASE : Combien de temps dure le deuil? » (Natalia). « Ça dépend de la personne » (Elsa).
- Autofiction (« Amarga Navidad ») (Espagne, 1h51). Réalisation: Pedro Almodóvar. Avec Barbara Lennie, Leonardo Sbaraglia, Aitana Sanchez-Gijon (Sortie 20 mai 2026)

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