« Une bête à ton tour » : un premier roman sauvage et incandescent

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"Une bête à ton tour" d'Anna Haillot : un premier roman sauvage et incandescent © Chloé Vollmer-Lo

Le Book Club de We Culte. Avec Une bête à ton tour, Anna Haillot signe un premier roman qui frappe fort. Photographe et poétesse, l’autrice y invente une langue rare, entre poème et récit brut pour dire la violence économique et l’éco-anxiété. On en ressort secoué.

Notre note ★★★ (on a bien aimé)

Une bête à ton tour : Une bête à ton tour est de ces romans rares qui vous prennent à la gorge. On y voit le travail qui broie et les bêtes qui sauvent. On y entend les mots qui libèrent. Un premier roman qui frappe fort.

« Une bête à ton tour » d’Anna Haillot

La narratrice de ce premier roman très original vit dans l’arrière-pays, dans une zone d’usines, en compagnie de sa mère Elsa, de son frère Sohan et d’une meute de chiens.

Ces animaux sont vite devenus essentiels pour Elsa qui prend soin d’eux, n’hésite pas à faire des kilomètres pour prendre en charge une bête maltraitée, quitte à augmenter de façon déraisonnable la meute qu’ils hébergent déjà : « Avec les chiens, nous partageons l’espace. Ils se mettent à aboyer en chœur lorsqu’un bruit est perçu comme une menace. Nous aboyons aussi, nous nous mêlons à eux, dormons dans leurs cages, ressentons leur inquiétude. Nous devenons des chiens, des chiennes, nous faisons partie de la meute. »

Il faut dire que la vie dans la zone n’a rien d’une sinécure.

Autour de la maison, tout s’embrase, tout gronde. La forêt brûle, le lac artificiel s’assèche, l’usine pétrochimique bat comme un cœur malade. Elsa travaille de nuit dans une raffinerie. Sohan porte des cartons de médicaments avant l’aube. La zone happe les corps, use les vies, impose son odeur d’essence jusque dans les draps.

Dans ce décor lugubre, la narratrice est contrainte très tôt d’accepter les petits boulots qui vont lui permettre de subvenir à ses besoins.

Mais au lieu de gagner sa liberté, elle entre dans une spirale qui mène à l’aliénation. Le jour où elle est engagée dans l’unité de production d’une maroquinerie, elle n’est plus qu’une variable d’ajustement. Comme ses collègues, elle est sous le joug de la direction. « L’autorité est abrasive, elle nous ponce progressivement. Elle prend un peu de chair, puis encore un peu, puis encore un peu. À la fin, on ne se rend même plus compte, mais il nous manque la surface de tout. »

Face à cette usure, un refuge : le carnet. Il ne quitte jamais la narratrice. Elle y note d’abord les cadences, les chiffres, les gestes répétés. Puis autre chose s’y glisse. Les mots deviennent une échappée, une résistance silencieuse au broyage quotidien : « Je veux les mots. Les mots pour dire, les mots pour voir. Les mots pour aimer, lutter, baver. Les mots souterrains et les mots secrets. Les mots denses et ronds comme des boules de feu. Les mots. »



Les phrases courtes claquent, les mots qui touchent, voilà le style d’Anna Haillot.

Des passages en vers libres viennent respirer entre les pages de prose, comme des trouées de ciel dans une usine sans fenêtres. La violence industrielle se mêle à des images cosmiques, presque mythologiques comme celles qui ouvrent le roman, convoquant la naissance de l’univers, le chaos primordial, avant de redescendre brutalement sur terre, dans une chambre, devant un ciel chargé de sable du désert.

Ce grand écart entre l’infiniment grand et l’infiniment quotidien, entre poésie et misère sociale, résonne comme un cri de colère. Brut, saccadé, incandescent. Il n’est pas sans rappeler Joseph Ponthus. Tant dans la forme que dans le fond, on retrouve ici des fulgurances comme on en trouvait dans À la ligne. Souhaitons le même destin à ce roman.

Anna Haillot est aussi photographe. C’est dans doute la raison pour laquelle, on ressent à la lire une attention presque physique à la lumière, aux textures, aux corps abîmés. Ceux des humains comme des animaux. 

Une bête à ton tour est de ces romans rares qui vous prennent à la gorge. On y voit le travail qui broie et les bêtes qui sauvent. On y entend les mots qui libèrent.

Henri-Charles Dahlem

  • Une bête à ton tour Anna Haillot. Éditions Les Avrils. Premier roman 230 p., 21 €. Paru le 20/08/2026

  • Retrouvez cet article ainsi que l’ensemble des chroniques littéraires de Henri-Charles Dahlem sur le site Collection de livres.

A propos de l’autrice

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Anna Haillot © Chloé Vollmer-Lo

Anna Haillot, née en 1995 à Hyères (Var), est diplômée de l’École Nationale Supérieure d’Art et de Design de Limoges et du Master de Création Littéraire du Havre. Son œuvre photographique s’intéresse aux espaces voués à disparaître, en particulier certains paysages de la côte d’Azur et de l’arrière-pays méditerranéen qu’elle réinvente dans ses images. Une bête à ton tour puise dans son rapport au travail. Pour le dire, elle invente une langue où la beauté du cosmos se mêle à la vanité du capitalisme, la violence des phénomènes météorologiques à la colère sociale. Un premier roman sublime et universel sur notre humanité morcelée. (Source : Éditions Les Avrils / Interforum).


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Henri-Charles Dahlem