« La dernière des Wilberforce » : le roman des silences et des secrets

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"La dernière des Wilberforce" de Julia Kerninon : le roman des silences et des secrets © Photo Dorian Prost

Le Book club de We Culte/ « La dernière des Wilberforce ». Avec « La dernière des Wilberforce », son sixième roman, Julia Kerninon nous entraîne sur une presqu’île, pour une fête organisée comme un défi lancé au passé. Car des secrets de famille, que l’on croyait enterrés, vont resurgir. Une construction admirable pour un roman qui ne l’est pas moins !

Notre note★★★★ (on a adoré).

« La dernière des Wilberforce » : On retrouve ici les obsessions qui traversent l’œuvre de Julia Kerninon depuis Buvard : la famille, le poids du secret, la place des femmes, la maternité, l’écriture.

« La dernière des Wilberforce » de Julia Kerninon

C’est par une invitation inattendue que s’ouvre le roman. Waldo est convié par sa mère romancière, Diane Schnabel, à une fête qu’elle organise sur la presqu’île. En endroit qu’il a quitté dix ans plus tôt, ne pensant jamais y revenir. Il accepte pourtant, et retrouve la beauté sauvage du lieu, et les souvenirs de jeunesse.

Tout avait commencé grâce à son père, verbicruciste, qui avait déniché un hôtel tenu par Eva Wilberforce. Puis Diane et Eva s’étaient liées d’amitié, tout comme leurs enfants, Annabel et Olivia Wilberforce, Adam et Waldo Schnabel. Un été après l’autre, leur amitié s’est soudée. On les surnomme les « jumeaux cosmiques ».

Puis vient l’adolescence. Alors les relations prennent une autre dimension. Annabel découvre son pouvoir de séduction. Adam, lui, reste un amoureux transi, muré dans le silence. Et le drame survient. Annabel est retrouvée gisante sur la plage des Tirs. Une mort qui pose question : « pour qu’un corps soit retrouvé à cet endroit, il fallait qu’il en soit aussi parti […] Quelque chose ne tournait pas rond. » Deux enquêteurs venus du continent classent l’affaire. Deux jours plus tard, Adam se suicide.

Après l’inhumation des deux enfants, plus rien n’est pareil. Naomi s’éloigne vers le continent. Eva se replie sur elle-même. Les Schnabel choisissent l’isolement. Waldo disparaît à sa façon. Tout ce qui comptait devient soudain secondaire. Et sur cette chape de plomb, dix ans passent.

C’est là que la force du roman éclate. Julia Kerninon construit un roman choral dans lequel chaque personnage parle depuis son manque, sa honte, sa loyauté, ou son désir de reprendre la main. Waldo occupe d’abord tout l’espace, avec sa rancune contre une mère qui écrit et qui oublie de parler de lui. Puis les voix se répondent : Eva, Diane, Naomi, Olivia. Personne ne détient la vérité entière. Chacun n’a qu’un morceau du puzzle.



L’autre grande réussite du livre, c’est son décor. Les dunes, les clôtures militaires rouillées, la plage des Tirs où l’on ne va jamais sans raison. Kerninon écrit ces lieux avec une précision presque documentaire, avec des phrases qui suivent le rythme des marées, dans un flux qui retient tout, avant de tout expulser.

On retrouve ici les obsessions qui traversent l’œuvre de Kerninon depuis Buvard : la famille, le poids du secret, la place des femmes, la maternité, l’écriture. Après Liv Maria et son secret inavouable, après Sauvage et son appétit de liberté, La dernière des Wilberforce pousse plus loin encore le sillon de l’intime et des liens familiaux. Mais cette fois, elle va un peu plus loin, explore l’adolescence et les fratries, et les violences que l’on cache. Car ici rien n’est montré, rien n’est explicite, sinon des détails négligés, des regards détournés, des silences qui en disent beaucoup. 

Alors le lecteur devient enquêteur malgré lui, assemblant les pièces d’un puzzle que personne, dans la famille, n’a jamais voulu regarder en face. C’est pour cette construction, si maîtrisée qu’elle en devient vertigineuse, pour ses personnages, tous plus vrais les uns que les autres et pour cette presqu’île qui longtemps va hanter le lecteur que je vous recommande ce formidable roman.

Henri-Charles Dahlem


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A propos de l’autrice

Julia Kerninon © Photo Dorian Prost

Née en 1987 à Nantes, Julia Kerninon est l’une des voix majeures de la nouvelle génération. Docteure en littérature comparée, elle vit avec, par et pour les livres. À la fois romancière, traductrice, essayiste et poète, elle construit une œuvre reconnue, saluée par la critique, primée et traduite à l’étranger.

Au-delà de ses livres, elle s’est imposée comme une voix de référence sur les questions de maternité et d’égalité entre les femmes et les hommes, prolongeant dans ses prises de parole les thèmes qui traversent son écriture. Son style, à la fois minutieux et flamboyant, explore avec une rare intensité les pensées et les émotions de ses personnages. (Source : Éditions de l’Iconoclaste)


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Henri-Charles Dahlem