Hommage/Jean-Paul Rappeneau. Le réalisateur de Cyrano de Bergerac, de La Vie de château et du Sauvage est mort à 94 ans. Perfectionniste et rare, Jean-Paul Rappeneau aura construit en huit films une œuvre élégante et populaire, portée par le mouvement, les grandes histoires et des acteurs d’exception. Un cinéma romanesque et généreux, dont le panache n’a jamais cessé de nous faire rêver.
Jean-Paul Rappeneau : en adaptant Cyrano de Bergerac au cinéma, il a fait entrer une œuvre littéraire majeure dans la mémoire collective par la puissance des images et des acteurs.
Il y avait chez Jean-Paul Rappeneau une élégance qui ne devait rien à la pose. Une manière de faire courir les personnages, les sentiments, les mots et les histoires, comme si le cinéma était avant tout affaire de mouvement.
Le réalisateur de La Vie de château, du Sauvage, de Tout feu tout flamme et, bien sûr, de Cyrano de Bergerac, est mort mardi 1er septembre à Paris, à l’âge de 94 ans. Avec lui disparaît un cinéaste rare, méticuleux, amoureux des acteurs et des grandes histoires, qui n’aura signé que huit longs-métrages en près d’un demi-siècle. Mais chacun aura laissé une empreinte.
Dans un cinéma français souvent partagé entre l’intime et l’expérimental, Jean-Paul Rappeneau avait choisi une autre voie : celle d’un cinéma populaire, romanesque, spectaculaire sans être tapageur, où l’intelligence du scénario n’empêchait jamais le plaisir.
Un cinéma de mouvement, de quiproquos, de passions contrariées, de poursuites et de rencontres, nourri autant par le théâtre que par la comédie américaine.
L’élégance de la vitesse
Rappeneau aimait les personnages emportés par les événements. Ses héros ne tiennent jamais longtemps en place. Ils courent, s’aiment, se disputent, s’échappent, reviennent, changent de camp.
Chez lui, le récit ne s’arrête presque jamais. Même dans les moments les plus romantiques, quelque chose est toujours en train de se produire.
C’est peut-être ce qui rend son cinéma si immédiatement reconnaissable. Une scène en appelle une autre, un personnage surgit, une porte s’ouvre, un train part, une voiture démarre.
Et derrière cette apparente facilité se cachait un travail d’une extrême précision. Rappeneau préparait beaucoup, écrivait, réécrivait, dessinait ses scénarios au crayon. « Ce que je recherche dans l’écriture, c’est le mouvement des âmes, le mouvement de l’histoire », expliquait-il au CNC en 2018.
Cette obsession du mouvement n’était donc pas seulement celle de la mise en scène. Elle était au cœur de son écriture.
Né à Auxerre le 8 avril 1932, Jean-Paul Rappeneau n’était pourtant pas destiné au cinéma. Il commence par des études de droit, avant de céder à sa passion pour le septième art.
Il entre dans le monde du cinéma comme assistant, notamment auprès de Louis Malle. Il participe à l’écriture de Zazie dans le métro, puis travaille avec plusieurs grands scénaristes. Autodidacte, il apprend son métier au contact des autres avant de prendre lui-même la caméra.
Il appartient chronologiquement à la génération de la Nouvelle Vague, mais n’en partagera jamais vraiment les goûts. Il revendiquait une admiration pour À bout de souffle et Hiroshima mon amour, mais regardait avec distance le mouvement qui allait bouleverser le cinéma français. Rappeneau préférait les histoires, les acteurs, le mouvement et le plaisir du spectateur.
De Catherine Deneuve à Gérard Depardieu
Avec La Vie de château, son premier film réalisé en 1966, il impose déjà un ton. Catherine Deneuve y incarne une jeune femme qui s’ennuie dans un château normand pendant la guerre, avant que l’Histoire ne vienne brusquement bouleverser son quotidien. Le film obtient le Prix Louis-Delluc et révèle un cinéaste qui sait mêler légèreté, romantisme et arrière-plan historique.
Puis viennent Les Mariés de l’an II, avec Jean-Paul Belmondo et Marlène Jobert, en 1971, Le Sauvage, quatre ans plus tard, avec Yves Montand et Catherine Deneuve, et Tout feu tout flamme, en 1982, avec Yves Montand et Isabelle Adjani. Des films où les acteurs semblent portés par une énergie communicative.
Rappeneau avait ce talent rare : faire jouer les stars sans jamais les laisser écraser les personnages. Il savait leur donner de l’espace, du rythme, des situations à leur mesure. Montand, Belmondo, Deneuve, Adjani, Depardieu, Binoche… toute une constellation du cinéma français est passée devant sa caméra.
Mais le sommet de cette filmographie reste évidemment Cyrano de Bergerac.
Le pari fou de Cyrano
En 1990, adapter Edmond Rostand pouvait sembler une entreprise déraisonnable. Comment faire entendre à l’écran les alexandrins de la pièce sans donner l’impression de filmer du théâtre ? Comment transformer les mots en mouvement ? Comment faire croire à l’immense nez de Cyrano sans réduire le personnage à son apparence ?
Rappeneau relève le défi avec une confiance mêlée d’angoisse. Il choisit Gérard Depardieu, qu’il impose pour le rôle-titre, et travaille avec Jean-Claude Carrière à l’adaptation. Le résultat dépasse toutes les espérances.
Le film est à la fois populaire et ambitieux, spectaculaire et profondément amoureux du texte de Rostand.
Les vers deviennent matière cinématographique. Les scènes de bataille, les duels, les jardins, les balcons, la guerre et les histoires de cœur composent une grande fresque romanesque qui ne cesse de filer.
Sorti en février 1990, Cyrano de Bergerac devient un phénomène. Le film remporte dix César en 1991, dont ceux du meilleur film et du meilleur réalisateur, et Gérard Depardieu reçoit celui du meilleur acteur. Il attire quelque cinq millions de spectateurs en France et obtient cinq nominations aux Oscars.
Mais au-delà des chiffres, le film réussit quelque chose de plus rare : il fait entrer une œuvre littéraire majeure dans la mémoire collective par la puissance des images et des acteurs.
Rappeneau racontait que sa décision d’adapter Cyrano était née d’un souvenir d’enfance. Pendant la guerre, sa mère l’avait emmené voir la pièce à la Comédie-Française. Des années plus tard, cette image est revenue à lui. Le film commence d’ailleurs par un enfant qui se rend au théâtre sous la pluie.
Comme si le cinéaste n’avait jamais cessé de dialoguer avec l’enfant qui, autrefois, découvrait le pouvoir des histoires.
Le goût des défis
Après Cyrano, Rappeneau aurait pu multiplier les projets. Il choisit exactement l’inverse. Il devient l’un des cinéastes les plus rares du cinéma français.
« Je ne suis pas comme un pommier qui fait tomber ses fruits chaque automne », disait-il. Son rythme ? Un film tous les cinq ou six ans. Une manière de travailler qui pourrait sembler anachronique aujourd’hui, mais qui correspondait parfaitement à son tempérament.
En 1995, il s’attaque ainsi à un autre monument réputé impossible à adapter : Le Hussard sur le toit, de Jean Giono. Avec Olivier Martinez et Juliette Binoche, il invente une Provence de cinéma, immense, solaire, menacée par le choléra. Le tournage est gigantesque. Le film devient alors le plus cher de l’histoire du cinéma français.
Huit ans plus tard, il revient avec Bon Voyage, grand chassé-croisé romanesque situé pendant l’Occupation, avec Isabelle Adjani, Gérard Depardieu, Virginie Ledoyen, Yvan Attal et Grégori Derangère. Puis il faudra encore attendre douze ans pour Belles Familles, en 2015, son dernier long-métrage.
Cette lenteur était aussi sa liberté.
Jean-Paul Rappeneau : « Je suis comme un naufragé sur la plage »
Rappeneau ne semblait jamais considérer un film comme un produit qu’il fallait enchaîner avec le suivant. Chaque film était une aventure, une partie de sa vie. Lorsqu’il se terminait, il lui fallait du temps pour retrouver une idée, une image, une envie.
« Quand un film se termine, je suis comme un naufragé rejeté sur la plage », disait-il. « Le bateau s’éloigne. »
La formule dit beaucoup de l’homme. Derrière l’orfèvre, derrière le perfectionniste, il y avait peut-être surtout un amoureux du cinéma qui savait qu’un film ne se commande pas. Il fallait attendre qu’une image surgisse, qu’une histoire commence à prendre forme.
Il racontait travailler d’abord au crayon, laissant les premières versions se construire et se défaire. Il collaborera notamment avec Jean-Claude Carrière, Patrick Modiano ou Philippe Le Guay. Mais, au bout du compte, c’était toujours sa main qui tenait la plume.
Un cinéma qui ne demandait qu’à être aimé
Ce qui restera de Jean-Paul Rappeneau, c’est peut-être cette alliance devenue rare entre l’exigence et le plaisir. Il ne méprisait jamais le grand public. Il ne cherchait pas non plus à le flatter.
Il croyait simplement aux histoires.
Des histoires d’amour, d’aventure, de guerre, de famille, de désir et de hasard. Des histoires portées par des acteurs magnifiques et une mise en scène qui refuse l’immobilité. Des histoires où l’on peut rire, trembler, pleurer, s’émouvoir et, surtout, sortir de la salle avec l’impression d’avoir voyagé.
Son cinéma était populaire sans être simpliste, élégant sans être précieux, spectaculaire sans perdre son cœur.
En 2025, Jean-Paul Rappeneau avait publié ses mémoires sous le titre Vive allure. Un titre qui lui ressemblait parfaitement. Toute sa carrière pourrait tenir dans ces deux mots : une allure, une vitesse, un mouvement perpétuel.
Il avait attendu longtemps entre ses films. Mais lorsqu’il lançait enfin un nouveau voyage, il savait embarquer tout le monde.
Le cinéma français perd aujourd’hui l’un de ses derniers grands artisans du romanesque. Un cinéaste qui aura préféré la grâce aux effets, le mouvement à la démonstration, les acteurs aux théories.
Et qui laisse derrière lui quelques films que l’on reverra longtemps, avec ce plaisir particulier des œuvres qui semblent toujours recommencer. Comme Cyrano, qui, malgré les années, continue de courir vers Roxane. Avec panache.
Victor Hache





