Anne Godard fait voler en éclats le « nous » d’une famille bourgeoise

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Anne Godard fait voler en éclats le "nous" d'une famille bourgeoise © Photo Stephan Gladieu

Le Book Club de We Culte. Anne Godard publie tous les dix ans. Après L’Inconsolable (2006, Minuit, prix RTL-Lire) et Une chance folle (2017, Minuit), la voici de retour avec Nous aussi, un troisième roman qui nous entraîne dans une famille nombreuse de la bourgeoisie parisienne à laquelle on donnerait le bon Dieu sans confession. On aurait tort.

Anne Godard revient avec Nous aussi : incontestablement l’un des grands romans de cette rentrée littéraire.

Anne Godard : « Nous aussi » est son troisième roman

On entre dans ce roman comme dans un appartement haussmannien un dimanche de famille. Tout est chaud, tout est beau, tout sent le cirage et les livres anciens. « Fer forgé sur façades blanches, toits en zinc, porte cochère, escaliers, tapis rouge. » On est Rive gauche, Quartier latin, à deux pas du Panthéon.

L’immeuble appartient à la famille depuis des générations. Grands-parents, oncles, tantes, cousins, cousines : tout le monde vit là, étage par étage.

L’été, tout ce petit monde migre vers les Alpes. Une maison fortifiée qu’on surnomme le Château. Baignades, jeux, cousinades à n’en plus finir. Quinze petits-enfants qui grandissent comme une seule tribu.

Anne Godard décrit ce monde avec une précision d’ethnologue. Les bonnes manières à table, le couteau à fromage, les fourchettes tournées vers la nappe, « rien de blessant, rien de coupant vers l’extérieur ».

Les livres qu’on hérite, l’édition originale de La Recherche promise à celui qui sera « jugé le plus digne ». Stendhal plutôt que Flaubert, Titien plutôt que Poussin. Une culture qu’on ne questionne jamais, tant elle semble aller de soi.

Mais très vite, un malaise s’installe. Discret d’abord. Les enfants partagent tout : les bains, les lits, les chambres. « On est de la même famille, on est tous pareils, on n’a rien à craindre. » Cette phrase revient comme un mantra. Elle sonne de plus en plus faux à mesure qu’on avance.



Dans la maison de vacances, il y a une pièce à part. La « chambre à l’alcôve ». Les aînés s’y enferment. « On ne nomme pas ce qu’on va faire, on continue à dire jouer. » Le lecteur comprend avant les personnages. C’est là toute la force du livre : on sent le danger monter, sans qu’un mot ne soit encore posé dessus.

Puis le drame frappe. Un adolescent de dix-sept ans se défenestre. Il saute du quatrième étage, en plein cœur de la cour familiale. C’est le frère de la narratrice. La façade se fissure. Le grand corps familial, jusque-là uni, commence à se disloquer.

La deuxième partie du roman devient une enquête. La narratrice, adulte, remonte le fil de sa propre mémoire. Elle découvre que ce qu’elle appelait des jeux d’enfance étaient en réalité des agressions. Des attouchements incestueux, entre cousins, entre frère et sœur presque jumeaux. Un inceste « invisible », comme le dit Anne Godard elle-même, parce qu’il n’oppose pas un adulte à un enfant, mais des enfants entre eux, pris ensemble dans le même système.

Le psychanalyste Paul-Claude Racamier parlait de « climat incestuel » pour désigner cette confusion permanente des corps et des limites, sans qu’il y ait forcément passage à l’acte identifiable. Un bain pris à plusieurs, un lit partagé, une pudeur qui n’existe pas. Chaque élément, pris seul, paraît anodin. C’est l’accumulation qui devient toxique.

Anne Godard a mis des années à trouver cette forme. Elle a lu Vanessa Springora et Camille Kouchner. Elle a compris qu’on ne pouvait pas raconter l’inceste sans raconter le milieu qui le rend possible.

D’où ce « on ». Pas de « je », pas d’« il », pas d’« elle ». Juste ce « on » qui dilue les individus dans la masse familiale. « On fait partie d’une grande famille. (…) On ne sait pas comment dire je, on n’en a pas besoin, puisqu’on est nous. »

Et avec ce « on »,  impossible de distinguer qui parle. Frère, sœur, cousin, cousine, adulte, enfant : tout le monde se fond dans ce pronom fourre-tout. 

C’est déstabilisant, parce que ce « on » nous inclut, nous aussi, lecteurs. On se retrouve pris dans cette famille, comme aspiré. On avance avec elle, page après page, sans distance possible.

Et quand, presque à la toute fin du livre, un « je » surgit enfin, c’est un choc. Une déchirure aussi, puisque ce « je » solitaire ne sait pas encore comment exister hors du groupe.

En chapitres courts, les phrases s’enchaînent par accumulation, comme un souffle qu’on ne nous laisse jamais reprendre.

Entre satire sociale d’une bourgeoisie sûre d’elle-même, et plongée dans les mécanismes du déni familial, ce roman parvient à faire ressentir ce qu’il raconte. C’est incontestablement l’un des grands romans de cette rentrée littéraire.

Henri-Charles Dahlem

Nous aussi Anne Godard. Actes Sud. Roman 240 p., 20 €. Paru le 00/08/2026


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A propos de l’autrice

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Anne Godard © Photo Stephan Gladieu

Anne Godard est née à Paris en 1971, elle enseigne la littérature et l’écriture créative à l’université Sorbonne Nouvelle. Elle a publié aux Éditions de Minuit L’Inconsolable en 2006 (prix RTL-Lire) et Une chance folle en 2017 (prix Alain-Spiess du deuxième roman). Nous aussi est son troisième roman. (Source : Éditions Actes Sud)


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