scholastique mukasonga
L'écrivaine franco-rwandaise Scholastique Mukasonga. Photo Catherine Hélie

Livre. Arrivée en France en 1992 après avoir fui son Rwanda natal et connu l’exil au Burundi, Scholastique Mukasonga s’est imposée dans le monde des lettres. Avec “Kibogo est monté au ciel”, elle publie son neuvième roman. Un conte très réussi…

Avec “Kibogo est monté au ciel”, Scholastique Mukasonga, d’un style aussi gracieux que lumineux, nous offre non seulement un roman impeccable mais aussi une satire imparable avec une pointe d’humour et un conte envoûtant

kibogo est monté au cielEncore, toujours le Rwanda pour décor. Une terre asséchée, le sorgho et les haricots n’y poussent plus, à l’horizon la montagne sacrée (elle sera frappée par la foudre)… On glisse dans le temps : en 1931 au royaume du Rwanda, le roi Musinga a été destitué- il refusait le baptême. Conséquences de cette destitution : une conversion massive de la population, baptêmes à la chaîne (qui, pour nombre, se révéleront acte de résistance.

En 1943, quand commence “Kibogo est monté au ciel”, surgit une rivalité : d’un côté, Kibogo le fils du roi qui s’est sacrifié, foudroyé en haut du mont Runani, de l’autre le Yézu des missionnaires, le fils de Dieu- et la question définitive : lequel des deux est véritablement monté au ciel ? Oui, la question demeure, la réponse varie : lequel des deux a fait revenir la pluie, cette pluie qui sauve le pays de la sécheresse, de la famine ? Ne serait-ce pas peut-être Maria de la chapelle ou la prêtresse de Kibogo- toutes les hypothèses méritent d’être envisagées…

Au fil des pages, on croise des sorcières et des missionnaires, les anciens aussi sages que malins et des pères blancs- tous connaissant bien sûr l’art et la manière de demander la pluie aux nuages ! La montagne sacrée, la montagne en feu est omniprésente, toute entière dans une histoire oubliée, on lit : “Parfois, une petite fille oubliée aux pieds de la conteuse et qui avait refusé de s’endormir comme les autres engrangeait dans sa mémoire, sans bien les comprendre, les mots enchantés du conte “… Dans les replis de la colline, la lutte est implacable, d’un côté la tradition ancestrale et les devins du Gisaka, de l’autre les colons évangélisateurs– les “padri” belges… Et au final, une autre question- définitive, celle-là : à quel(s) dieu(x) se vouer ?

Avec “Kibogo est monté au ciel”, en trois temps et quatre chapitres (“Ruzagayura”, “Akayézu”, “Mukamwezi” et “Kibogo”), Scholastique Mukasonga mêle et oppose les prêches des pères blancs à longue barbe et les récits transmis aux mères qui les racontent chaque soir à la veillée. La tonalité particulière du récit impressionne, conséquence d’un art unique dans la captation du moindre détail chez la romancière qui, au fil des pages, ne manque pas de rappeler à tous les mal intentionnés qu’on ne subtilise pas sa culture à tout un peuple- ainsi, on lit : “Maintenant, Akayézu en était certain, ce n’était pas l’histoire des juifs que racontait la Bible, pas même celle de Yezu, mais celle des Rwandais”.

D’un style aussi gracieux que lumineux, Scholastique Mukasonga (63 ans, enfuie du Rwanda pour l’exil au Burundi, arrivée en France en 1973, premier roman en 2006- “Inyenzi ou les Cafards”, prix Renaudot 2012 pour “Notre-Dame du Nil”) montre, une fois encore, qu’encore plus qu’une écrivaine, elle est une formidable conteuse. D’un côté, les croyances ancestrales et de l’autre, la colonisation et l’évangélisation et leurs conséquences : une fois encore, elle raconte “son” Rwanda et celui de ses ancêtres. Avec “Kibogo est monté au ciel”, Scholastique Mukasonga nous offre non seulement un roman impeccable mais aussi une satire imparable avec une pointe d’humour et un conte envoûtant. On regrettera alors la brièveté (à peine 160 pages) de son nouveau roman. Mais est-ce vraiment un point faible ?…

Texte Serge Bressan

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Sholastique Mukasonga. Photo Catherine Hélie

En savoir plus sur Scholastique Mukasonga

Née le 20 décembre 1956 dans le sud-ouest du Rwanda, dans la province de Gikongoro au bord de la rivière Rukarara, Scholastique Mukasonga est une écrivaine franco-rwandaise. En 1959, les premiers pogroms contre les Tutsi éclatent au Rwanda, et l’année suivante, avec sa famille, elle se retrouve “déplacée” dans une région de brousse. Elle fréquente le lycée puis l’école d’assistante sociale, y obtient son diplôme, et en 1973 sur le conseil de ses parents, elle s’enfuit au Burundi voisin pour échapper aux persécutions.

En 1992, elle arrive en France et devient assistante sociale à l’université de Caen. Deux ans plus tard, trente-sept membres de sa famille sont assassinés lors du génocide de Tutsi– elle ne trouvera la force de retourner au Rwanda que dix ans plus tard. A son retour, elle écrit son premier livre, “Inyenzi ou les Cafards”– une autobiographie qui parait en 2006. Suivront “La Femme aux pieds nus” (2008, finaliste du National Book Award), “L’Iguifou” (2010), “Notre-Dame du Nil” (2012, prix Renaudot- adapté au cinéma par Atiq Rahimi et sorti sur les écrans en février 2020), “Ce que murmurent les collines” (2014), “Cœur tambour” (2016), “Un si beau diplôme” (2018) et son dernier roman en date, “Kibogo est monté au ciel”– paru en France au début du confinement consécutif à la pandémie causée par le Covid-19.

Dans un entretien à www.lemonde.fr accordé en septembre 2019, Scholastique Mukasonga avait confié : “Il fallait que j’écrive, comme Primo Levi, pour sauvegarder l’histoire de mes proches. Mes livres sont leurs sépultures, leurs tombeaux de papier. Le drame du génocide, c’est aussi que vous avez des morts, mais pas de corps. En France, loin d’eux, j’étais devenue une voleuse de deuils. J’errais dans les églises de ma ville normande à la recherche de funérailles d’inconnus pour pleurer mes proches. (…) L’écriture s’est alors imposée comme l’espace où leur rendre hommage”.

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