Sortie cinéma/ Yello Letters. Un couple d’artistes opposés au régime turc perdent leur travail et s’interrogent sur leur avenir professionnel et sur leur engagement, ce qui met leur mariage à l’épreuve: politique, art et vie privée s’imbriquent dans le film YELLOW LETTERS (mercredi 1er avril sur les écrans), du réalisateur allemand d’origine turc İlker Çatak, qui a obtenu la récompense suprême du dernier festival de Berlin, l’Ours d’or.
« Yellow Letters » : un film riche et maîtrisé, qui ne se contente pas de porter un message politique mais ouvre des réflexions sur l’art, la vie privée, la famille, les relations entre générations, la fidélité à ses engagements et à ses idées.
Professeur à la faculté d’Ankara, Aziz (Tansu Biçer) est aussi dramaturge et écrit des pièces de théâtre, dont certaines sont jouées par sa femme Derya (Özgü Namal), comédienne célèbre. Leurs ennuis commencent quand Aziz reçoit la « lettre jaune » lui annonçant sa révocation de l’université, ainsi que ses collègues, pour avoir notamment encouragé leurs étudiants à participer à une manifestation pacifiste anti-gouvernementale.
Mais le couple reçoit le coup de grâce quand Derya, employée du théâtre national, est renvoyée à son tour, pour ses idées politiques et pour avoir, notamment, refusé de poser en photo avec le gouverneur d’Ankara venu assister à sa pièce.
Retrouver du travail
Plus d’emplois, plus d’argent: les deux intellectuels aisés vont devoir déménager d’Ankara à Istanbul, loger chez la mère d’Aziz, essayer de retrouver du travail pour payer les études de leur fille adolescente Ezgi (Leyla Smyrna Cabas).
Le beau-frère d’Aziz lui trouve un emploi de chauffeur de taxi, Derya a des contacts pour tourner dans une série télévisée, mais devant la précarité, les compromis à accepter ou à refuser, la fidélité à leurs engagements politiques à conserver ou à mettre en sourdine, leur couple vacille. Et pour ne rien arranger, leur fille Ezgi pique sa crise d’adolescence…
Tourné en Allemagne
Né à Berlin-Ouest en 1984 dans une famille d’immigrés turcs et vivant en Allemagne après avoir passé son adolescence à Ankara, le réalisateur İlker Çatak a mené sa carrière en Allemagne mais a voulu ici, pour son 5e film, dénoncer la politique du gouvernement turc en matière de censure: « Entre 2016 et 2019, environ 2.000 artistes ont été suspendus et traduits en justice pour avoir signé une pétition pour la paix. Il s’agissait de purges massives dans les milieux universitaires et culturels », dit-il.
Il a tourné son film en Allemagne mais en langue turque, avec des acteurs turcs, dans des quartiers turcs de Berlin et de Hambourg: deux panneaux dans le film annoncent ainsi « Berlin dans le rôle d’Ankara » et « Hambourg dans le rôle d’Istanbul ».
Histoire intime
Mais sur fond de dénonciation politique et de défense de la liberté d’expression, il a aussi voulu raconter une histoire plus intime, celle d’un couple d’intellectuels confronté à ces difficultés politiques, financières, familiales: « Il était essentiel de ne pas me contenter de dénoncer «l’État», mais de regarder la situation à travers le prisme d’un mariage qui, au départ, est intact », dit-il.
« Comment vit-on sous un régime qui vous empêche d’exercer votre métier comme vous estimez qu’il devrait être, et d’exprimer vos opinions comme vous souhaitez les exprimer? Comment vivre avec un système qui vous condamne à une forme de mort civile, vous excluant de la vie sociale, vous laissant physiquement en vie mais juridiquement, socialement et professionnellement effacé? »
Riche et maîtrisé
Sans avoir la force et l’originalité scénaristique de son précédent film qui l’a fait connaître en 2024, LA SALLE DES PROFS, un thriller psychologique passionnant dans le huis clos d’un collège allemand « progressiste » (disponible ici gratuitement jusqu’au 18 mai sur le site d’Arte), ce YELLOW LETTERS est riche et maîtrisé, ne se contentant pas de porter un message politique mais ouvrant des réflexions sur l’art, la vie privée, la famille, les relations entre générations, la fidélité à ses engagements et à ses idées.
« J’espère qu’il suscitera une réflexion sur la manière dont nous réagirions, en tant que sociétés ayant bénéficié de la liberté d’expression et de la liberté artistique dans des démocraties libérales, si celles-ci venaient soudain à disparaître. En tant qu’individus, en tant que parents, en tant que citoyens », conclut le réalisateur.
Jean-Michel Comte
LA PHRASE : « Tu crois sauver le monde en faisant du théâtre » (l’ado Ezgi, à son père Aziz).
- Yellow Letters (« Sarı Zarflar ») (Allemagne/Turquie, 2h09). Réalisation: İlker Çatak. Avec Özgü Namal, Tansu Biçer, Leyla Smyrna Cabas (Sortie 1er avril 2026)

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