Michel-Ange / Rodin : le corps à corps de la sculpture au Louvre

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Michel-Ange/Rodin: le dialogue de deux géants de la sculpture au Musée du Louvre/ Photos 1/© 2022 Musée du Louvre, dist. GrandPalaisRmn Hervé Lewandowski. 2/© Musée Rodin. Christian Baraja

Exposition/Michel-Ange / Rodin. Corps vivants. Le Musée du Louvre orchestre une rencontre saisissante entre deux géants de la sculpture, Michel-Ange et Auguste Rodin. À travers leurs corps de pierre, tendus, vibrants, presque vivants, l’exposition révèle un dialogue à travers les siècles qui replace la sculpture au cœur de l’émotion pure. Ici, la matière respire, la chair affleure, et la pierre semble soudain animée d’un souffle intérieur.

NOTRE AVIS ****
Rarement une exposition aura rendu aussi sensible ce qui se joue dans la sculpture : non pas la forme, mais la vie qui tente d’en sortir. Devant les corps héroïques de Michel-Ange et le réalisme fiévreux de Rodin, le regard vacille. On ne sait plus s’il faut observer la maîtrise technique ou se laisser envahir par l’émotion. L’œil admire, l’âme ressent. Et l’on quitte les salles avec l’étrange impression d’avoir vu la pierre battre comme un cœur.

Michel-Ange / Rodin : Tous deux partagent le même objectif : rendre la matière vivante, laisser deviner la chair sous la pierre

L’EXPOSITION

Réparti en cinq sections, l’exposition « Michel-Ange/ Rodin. Corps Vivants » réunit marbres, bronzes, plâtres, terres cuites, moulages et une profusion de feuilles dessinées. Les deux artistes ont poursuivi une même ambition : rendre visible l’énergie qui émane du corps.

Chez ces deux maîtres, le corps n’est que l’enveloppe de l’âme, une matière vulnérable soumise au temps. Pourtant, un seul geste suffit à traverser les siècles. « L’Esclave rebelle » (1513-1515) et « L’Esclave mourant » de Michel-Ange dialoguent avec « L’Adam » (1880-1881), « L’Âge d’airain » (1877) et « Jean d’Aire » (1887), étude pour « Les Bourgeois de Calais », de Auguste Rodin.

Pour eux, les corps masculins — pliés, distordus, massifs — portent une expressivité fascinante : poses déhanchées, jambes repliées, tensions musculaires que reprendront bien plus tard les culturistes dans les clubs de gym du XXᵉ siècle.

Les emprunts à Michel-Ange sont évidents. Pour « L’Adam » de Rodin, on pense immédiatement à « La Création d’Adam » de la Chapelle Sixtine ou à la « Pietà » de la Cathédrale Santa Maria del Fiore. Les deux artistes semblent véritablement dialoguer, tant Rodin n’a cessé de puiser son inspiration chez son illustre prédécesseur.



Faute de sculptures originales du maître de la Renaissance, le visiteur découvre dessins, photographies et reproductions réalisées par d’autres. Les textes qui accompagnent les œuvres éclairent avec clarté le lien entre Michel-Ange et Rodin.

Ainsi, les figures du « Tombeau de Laurent de Médicis », que Rodin découvre à Florence en 1876, hanteront toute son œuvre, du « Penseur » à « Ariane ».

On peut aussi admirer « Bellone », sorte de Minerve casquée de bronze réalisée par Rodin, qui évoque une figure féminine de la Renaissance italienne dessinée par Michel-Ange.

Tous deux partagent le même objectif : rendre la matière vivante, laisser deviner la chair sous la pierre. De là naît un érotisme palpable, cette sensation de vide au moment même où l’équilibre semble se perdre.

Ce qui rapproche encore les deux artistes, c’est leur goût pour l’inachevé, le non finito. Certaines œuvres montrent des corps prisonniers du bloc dont ils semblent s’extraire avec peine — Michel-Ange en fut le précurseur.

Ils partagent aussi une prédilection pour le puissant, le monumental : le moulage du « Moïse » de Michel-Ange côtoie ainsi un « Balzac » de Rodin.

Chez Rodin, puis chez d’autres, la compréhension de ce geste ouvrira la voie aux ruptures du XXᵉ siècle.

Emprunts, détournements, filiations : ce lent cheminement mènera à une sculpture moderne, librement pensée, exécutée, réinventée, désormais intimement liée à notre imaginaire.

Quel lien le spectateur peut-il établir entre l’énigmatique « Penseur » de Rodin et le sublime « David » de Michel-Ange ? Deux œuvres magistrales qui continuent d’interroger, siècle après siècle.

À Florence, le « David », gigantesque, voit défiler les visiteurs qui lèvent la tête sans toujours savoir ce que fait là, nu et altier, ce héros de marbre. Quant au « Penseur », nul ne saura jamais s’il ne regrette pas, lui aussi, d’être exposé dans sa majesté virile.

Jane Hoffmann

  • « Michel-Ange/ Rodin – Corps vivants » au Musée du Louvre, Paris, jusqu’au 20 juillet 2026.
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Jane Hoffmann