Le Book club de We Culte. Dans Une histoire d’amour et de violence, un livre confession très personnel, Olivier Bourdeaut retrace sa vie au sein d’une famille sous le joug d’un père violent et alcoolique. Mais, et c’est là le paradoxe, ce père qu’il enterre, il l’aime. Un roman vrai, un drame sauvé par l’humour.
Une histoire d’amour et de violence : Le rythme est celui d’un boxeur. Rien de complaisant, rien de larmoyant. Bourdeaut se juge autant qu’il juge son père. Il se montre violent, ingrat, égoïste. Il ne cherche ni absolution ni pitié. Il cherche à comprendre.

« J’ai toujours aimé cet homme. Même quand je voulais le tuer, je l’aimais. Je pense malheureusement qu’il a raté son passage sur terre et y penser me détruit. Quand tous les membres de votre famille considèrent qu’ils sont plus heureux après votre décès, c’est que votre vie était perfectible, j’imagine. C’est ça le drame. Je l’aime encore mais je préfère qu’il soit mort. »
Il faut un certain courage pour écrire une phrase pareille. Et encore plus pour en faire la colonne vertébrale d’un livre entier. Olivier Bourdeaut, révélé en 2016 avec le phénomène En attendant Bojangles, revient dix ans plus tard avec un texte aux antipodes de son premier roman. Fini le fantasque et la légèreté. Place au réel, brut, sans filet.
Le livre s’ouvre sur une scène presque comique si elle n’était pas si cruelle. Le jour de l’enterrement de Pierre Bourdeaut, son fils Olivier reçoit des pouces levés et des félicitations. En attendant Bojangles caracole en tête des ventes. Fabrice Luchini vient d’en lire des extraits sur La Grande Librairie.
La famille éloignée ne sait plus très bien si elle est venue enterrer le père ou saluer le fils célèbre. Ce décalage absurde dit tout. Un homme disparaît sous terre au moment précis où un autre prend enfin son envol.
Car Pierre Bourdeaut, c’est le père. Notaire nantais, cultivé, brillant en société, imprévisible et dévastateur à la maison. Il boit deux à trois bouteilles de muscadet par jour. Il fume jusqu’à quatre-vingts Gauloises sans filtre. Il frappe. Il humilie. Il punit avec une inventivité glaçante.
La punition rituelle : un genou à terre, puis l’autre, les mains dans le dos, le visage tendu pour recevoir les gifles. Souvent par paires. Deux, quatre, six, huit. Un cérémonial. Une mise en scène de la toute-puissance.
Maître Bourdeaut aime se faire obéir. Il en fait une obsession. Quand le vent se lève opportunément après qu’il l’a réclamé, il sourit et lâche : « Tu vois, même fatigué, même dans cet état-là, on m’obéit encore. » Même les éléments s’inclinent. Surtout les enfants.
Olivier est le troisième d’une fratrie de cinq. Et il semble porter plus que les autres le poids de la vindicte paternelle. À sept ans, il passe Noël face au mur pendant que les cadeaux s’ouvrent sans lui — il a secoué une bouteille de vin.
À quatorze ans, il fugue pour assister à l’enterrement du frère d’une amie, que son père lui a interdit. À vingt ans, il se bat dans la rue, rit quand les coups pleuvent, et rentre chez lui avec le sang de quelqu’un d’autre sur les mains. Il a reproduit le schéma. Trait pour trait. Coup pour coup.
Ce livre est né de cette prise de conscience. Et de la peur. Peur de transmettre à son tour. Peur de devenir, face à son fils Henri, ce père-là. « J’écris ce livre pour m’empêcher, pour me retenir, pour vous rendre témoins en quelque sorte d’un crime que je refuse de commettre. » L’écriture comme antidote. Ou comme exorcisme.
Ce qui stupéfie à la lecture, c’est le ton. Bourdeaut raconte des choses terribles avec une légèreté déconcertante.
Il décrit son père débarquant en voiture entre les coureurs cyclistes d’une course de Basse-Goulaine, hurlant par la vitre baissée : « Tu peux pédaler autant que tu veux espèce d’abruti, habillé comme ça, tu n’arriveras jamais nulle part ! » Et l’on rit. Malaise inclus.
C’est précisément ce que cherche l’auteur : l’humour comme arme de survie, comme distance salvatrice. « De toutes les drogues que j’ai consommées la lecture est la plus puissante, sans descente. C’est la seule qui ne réduise pas l’espérance de vie, au contraire, elle la multiplie par mille sans bouger d’un centimètre. J’ai mis un peu trop de temps à le comprendre. Avant ça, j’ai foncé tête baissée dans toutes les substances qui se présentaient. »
Les phrases sont tranchantes. Le rythme est celui d’un boxeur. Rien de complaisant, rien de larmoyant. Bourdeaut se juge autant qu’il juge son père. Il se montre violent, ingrat, égoïste. Il ne cherche ni absolution ni pitié. Il cherche à comprendre.
Et c’est là que le livre devient grand. Parce qu’il ne se contente pas de dresser le portrait d’un monstre. Il essaie de retrouver l’enfant qu’était ce monstre. De comprendre ce qui arrive à un fils envoyé en pension à onze ans pour ne jamais s’en remettre. « Avant d’être un père, j’avais oublié que Pierre avait été un fils. »
Pour son premier titre chez Gallimard, Olivier Bourdeaut marque un tournant. Avec ce livre qu’on n’écrit qu’une fois, avec cette douloureuse confession qui cherche à dire le vrai. Et y parvient, magnifiquement.
Il serait dommage que l’ombre immense de Bojangles écrase ce qu’Olivier Bourdeaut construit depuis, à savoir Pactum salis (2018), Florida (2021), Développement personnel (2024) et cette touchante Histoire d’amour et de violence.
Henri-Charles Dahlem
- Une histoire d’amour et de violence Olivier Bourdeaut. Éditions Gallimard. Roman, 244 p., 19 €. Paru le 30/04/2026

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A propos de l’auteur

Olivier Bourdeaut est né en 1980. Son premier roman, En attendant Bojangles, a notamment obtenu le prix France Télévisions 2016, le Grand Prix RTL – Lire 2016 et le prix du Roman des étudiants France Culture – Télérama 2016. Il a été suivi par Pactum salis (2018), Florida (2021) et Développement personnel (2024). (Source : Éditions Gallimard)





