Le Book Club de We Culte. Antoinette Cosway est l’épouse cachée de Rochester dans Jane Eyre. Prisonnière et réduite à la folie, elle meurt sans avoir pu parler. Lilia Hassaine lui redonne la parole. Je est un acte de réparation littéraire autant qu’un roman magnifique.
Notre note : ★★★★ (on a adoré)
Je : avec ce quatrième roman Lilia Hassaine confirme une trajectoire littéraire remarquable

C’est en Jamaïque, au moment où l’esclavage vit ses dernières heures, que s’ouvre ce roman. Antoinette sort du pensionnat, partage son quotidien avec Christophine, cette femme qui n’est ni servante ni mère, qui pratique l’obeah et lui avait prédit que les Blancs d’Angleterre la jugeraient « impure, dégénérée, parce que née sur cette terre brûlante ».
Elle rencontre Samuel Lockhart, croit tenir son avenir entre les mains. Leurs fiançailles tournent court : il disparaît. Et la rumeur, aussitôt, fait son œuvre : « On murmurait que j’étais porteuse de malchance, que je fermais les hommes — une expression créole à mi-chemin entre la sorcellerie et la damnation. »
C’est alors que surgit Rochester.
Il apparaît d’abord comme une délivrance. Massif, le regard « bleu mais sombre, troublé mais calme », il accepte d’épouser celle que plus personne n’ose approcher. La scène du bal où il lui tend une part de gâteau au citron, « du bout de la fourchette », est d’une sensualité parfaitement maîtrisée : « J’ouvris les lèvres. N’opposai aucune résistance. Le glaçage fondit sur ma langue, sucré, acide, et pour la première fois je vis Edward, le visage nu, dépouillé de son masque sévère. » Un frémissement. Une promesse. Un piège.
Car très vite, l’amour se transforme en dédain, puis en violence. Jaloux, possessif, Rochester fait de son épouse sa chose. Il lui vole jusqu’à son identité : en rentrant en Angleterre, il décide qu’elle s’appellera désormais Bertha.
Ce dépouillement du nom est le premier meurtre. Antoinette l’avait pourtant pressenti dès leurs premières étreintes : « Dans toute morsure est contenue une menace. La morsure parle et elle dit : je peux te faire mal, je peux t’entamer, je peux te déchirer. Elle est le velours de la bouche, et la cruauté de la mâchoire. La douceur des lèvres, et la pointe des dents. »
Ce qui rend ce roman proprement glaçant, c’est le rôle de l’entourage. Personne ne détourne vraiment les yeux. On se tait. La société créole du bal de 1831, les « gens de bien » du manoir anglais, jusqu’à Grace Poole, la geôlière recrutée pour veiller sur la prisonnière : tous choisissent le confort du déni.
La descente aux enfers d’Antoinette est une affaire collective. Chaque témoin silencieux devient complice. Lilia Hassaine le dit sans jamais forcer le trait, et c’est là que le roman touche juste : la violence n’est pas que celle de Rochester. Elle est systémique, diffuse, banalisée.
On ne peut s’empêcher de lire ce roman victorien avec nos yeux d’aujourd’hui. Sur le patriarcat, les violences conjugales, la responsabilité de l’entourage face à l’emprise, les résonances sont saisissantes.
Pour l’autrice, il ne s’agit pas d’asséner une leçon, mais de montrer, de dire, et de laisser le lecteur trembler.
Dès l’exergue, Lilia Hassaine confesse sa dette envers Charlotte Brontë et Jean Rhys, qui avait la première, en 1966, rendu à Antoinette sa voix et son prénom créole dans La Prisonnière des Sargasses.
Mais là, il ne s’agit pas de raconter l’enfance caraïbe et le déracinement, mais de plonger au cœur de la relation avec Rochester. Elle s’inscrit aussi dans le sillage d’Adélaïde de Clermont-Tonnerre, dont le Milady rendait pareillement à un personnage féminin secondaire toute la lumière qu’on lui avait dérobée.
Quatrième roman de Lilia Hassaine, Je confirme une trajectoire littéraire remarquable. Après L’Œil du Paon, Soleil Amer et Panorama, roman dystopique aux allures de thriller, couronné du Prix Renaudot des lycéens, Lilia explore le roman victorien. On sent sous sa plume la grande lectrice nourrie des sœurs Brontë, de Dickens, d’Oscar Wilde, mais aussi de nos classiques français.
Son style, d’un classicisme élégant et d’une langue très travaillée, est parfaitement accordé à son sujet. Les phrases sont tranchantes, puis soudain s’allongent en une période ample qui respire et enveloppe. « Certaines histoires n’ont jamais lieu, et pourtant elles vivent en nous comme si elles avaient été possibles. »
Henri-Charles Dahlem
- Je Lilia Hassaine. Éditions Gallimard. Roman, 21 €. Paru le 20/08/2026

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A propos de l’autrice

Lilia Hassaine est une journaliste, romancière et chroniqueuse télé. Après des études littéraires, elle travaille pour le journal Le Monde, Le Parisien et Arte. En 2014, elle remporte le prix Santé et Citoyenneté pour son documentaire De mèches contre le cancer. Diplômée en journalisme à l’Institut français de presse en 2015, elle intègre la rédaction culture du JT de TF1 puis elle devient chroniqueuse de l’émission « Quotidien » aux côté de Yann Barthès qu’elle quitte à plusieurs reprises.
L’œil du paon (2019) est son premier roman fantastique, retenu dans la sélection du prix de la Vocation 2020. Son deuxième roman, Soleil amer, publié en 2021, aborde l’intégration des populations algériennes dans la société française des années 1960 aux années 1980. Il est retenu pour le Goncourt. En mars 2022, Lilia Hassaine reçoit le 41e Prix littéraire de la Ville de Caen. Son troisième roman, Panorama, publié en 2023, est un thriller d’anticipation où la vie privée des gens s’effacent au profit d’une lutte acharnée contre la criminalité. Il reçoit le prix Renaudot des lycéens. Son quatrième roman, Je, est paru en août 2026. (Source : FNAC)





