« Ubu Roi » : quand la farce rejoint le cauchemar politique

UBU ROI
"Ubu Roi" au Théâtre de Paris : quand la farce rejoint le cauchemar politique (c) Philip Ducap

Théâtre/Ubu Roi. Au Théâtre de Paris, Daniel Benoin propulse le Père Ubu d’Alfred Jarry dans notre imaginaire politique contemporain. Entre Trump, Poutine, Maison-Blanche, chars, guerre médiatisée et propagande, la farce anarchiste de 1896 devient un thriller politique aux accents de série B. Une mise en scène spectaculaire, parfois violente, qui tient le spectateur en haleine de bout en bout. A voir jusqu’au 25 octobre 2026.

Ubu Roi : Derrière la farce, on voit parfaitement fonctionner la mécanique du pouvoir. Dans ce Jarry sous adrénaline, ça va vite, très vite dans une ambiance de série B qui rappelle l’univers de Quentin Tarantino.

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Ubu Roi : Derrière la farce, on voit parfaitement fonctionner la mécanique du pouvoir (c) Philipp Ducap

Il fallait oser. Faire revenir Ubu Roi au Théâtre de Paris, là même où Alfred Jarry fit retentir, en 1896, son fameux « Merdre ! » à notre époque saturée d’images politiques. Dans cette mise en scène 2.0, Daniel Benoin ne lésine pas : bureau ovale, foule à Washington, chars, fusillades, champ de bataille, Poutine au bout d’une interminable table… Ça tire, ça complote, ça massacre. Et ça va vite, très vite même dans une ambiance de série B qui rappelle l’univers de Quentin Tarantino.

Dès son apparition, André Marcon donne le ton. Costume bleu, cravate et casquette rouge vissée sur la tête, la référence à Donald Trump saute aux yeux. Le pansement à l’oreille, autre clin d’œil à la tentative d’assassinat contre l’ancien président américain en 2024, vient compléter le portrait.

Mais Daniel Benoin ne réduit pas Ubu à un sosie de Trump. Il en fait une figure composite du pouvoir contemporain : narcissisme, goût de la puissance, fascination pour l’argent, brutalité et obsession de l’image.

Ubu n’est plus seulement un roi, il est une marque politique, un personnage médiatique fabriqué pour être vu. André Marcon évite soigneusement le piège du cabotinage. Ici pas de tyran hystérique, pas de surjeu systématique. Son Ubu reste souvent calme, presque bonhomme. Il prononce les absurdités de Jarry avec un flegme désarmant, comme si tout ce qu’il décidait était parfaitement normal.

Et c’est précisément ce décalage qui fait peur. André Marcon ne joue pas seulement un tyran grotesque, il laisse le monde autour de lui devenir monstrueux. Les « merdre », les massacres, les ordres absurdes passent avec une inquiétante normalité.

Face à lui, Mélanie Page compose une Mère Ubu machiavélique, aussi cynique que glaciale. Elle pousse son mari vers le pouvoir, encourage ses ambitions et comprend immédiatement ce qu’elle pourra en tirer.

Lui veut conquérir quand elle calcule tout. Ensemble, ils composent un couple tyrannique enfermé dans une même logique de puissance et d’enrichissement.



Derrière la farce, on voit parfaitement fonctionner la mécanique du pouvoir. Dans le rôle de Bordure, Olivier Sitruk, complète cette galerie personnage 2.0 avec un tee-shirt faisant référence à Elon Musk.

Dans ce Jarry sous adrénaline, le texte reste au centre. Sa langue folle, ses néologismes, ses répétitions et son humour noir sont propulsés par une mise en scène nerveuse et doit beaucoup aux vidéos de Paulo Correia.

Projections sur tulles, effets spéciaux et changements d’espace donnent au spectacle une dimension cinématographique. Un instant, Ubu est dans son bureau. Le suivant, les chars défilent devant la Maison-Blanche. Puis apparaît une forêt, un champ de bataille, et là une foule apparaît à Washington.

Plus loin, Poutine est installé au bout d’une table interminable. Enfin, un bateau emporte Ubu et Mère Ubu vers la France. Le spectateur n’a guère le temps de souffler. Les images surgissent, disparaissent, reviennent.

La vidéo devient un véritable partenaire de jeu. Elle raconte notre époque où le pouvoir existe à travers les images qu’il produit. Foules, dirigeants, guerres, discours… Tout est montré, cadré, diffusé. Bref, ce que l’on appelle la politique spectacle. Puis la farce tourne au carnage.

Les généraux, les ministres et les adversaires d’Ubu sont éliminés avec une brutalité assumée. Coups de feu, massacres, effets sonores, Daniel Benoin cultive une esthétique de série B (on pense à Tarantino), où le grotesque côtoie le sang.

Un décalage qui met parfois franchement mal à l’aise. Une scène peut provoquer le sourire avant qu’une image ne vienne brutalement glacer l’atmosphère. C’est là que la mise en scène trouve son ton le plus juste, dans cette oscillation permanente entre farce et cauchemar.

Une fois installé, Ubu doit trouver un nouvel ennemi. La guerre contre le Czar, chez Jarry, rappelle ici la confrontation entre l’Ukraine et la russie.Mais le spectacle montre surtout comment fonctionne la mécanique du pouvoir. Lorsqu’il n’y a plus d’adversaire intérieur à éliminer, il faut en trouver un à l’extérieur.

L’ambition appelle la conquête, la conquête la guerre, la guerre la fuite en avant. Et derrière les images spectaculaires, le spectateur prend plaisir à regarder les comédiens occuper pleinement le plateau. Les alliances se nouent, les rapports de force changent, les ambitions se dévoilent.

Le huis clos politique finit par ressembler à un duel psychologique. Qui manipulera qui ? Qui trahira le premier ? Puis vient la chute. Après avoir voulu conquérir le monde, Ubu fuit. Le couple embarque sur un navire vers la France. Le conquérant redevient fugitif. La toute-puissance se révèle aussi fragile que grotesque.

Daniel Benoin signe une mise en scène vive et précise qui laisse une belle place au texte et aux acteurs. On rit d’Ubu. Puis on se demande si l’on devrait vraiment rire.

Et c’est peut-être là que cette nouvelle version d’Ubu Roi retrouve le mieux son auteur : le grotesque que Jarry dénonçait en 1896 ressemble dangereusement à la géopolitique de 2026 et montre que le pouvoir peut être à la fois ridicule et terrifiant.

Jean-Christophe Mary

  • Ubu Roi d‘Alfred Jarry, mise en scène Daniel Benoin. Avec André Marcon, Mélanie Page, Astrid Bas, Maxime Boutéraon, Paul Chariéras, Emmanuel Depoix, Benjamin Migneco, Julien Nacache, Olivier Sitruk. A voir jusqu’au 25 octobre 2026 au Théâtre de Paris, 15 rue blanche, Paris 9e. A 15h ou 21h. Plus d’informations ICI

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Jean-Christophe Mary