Thomas Dutronc : « Le jazz est un vaste terrain de jeu »

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Thomas Dutronc retrouve le jazz et la guitare dans son nouvel album "The Jazz Nights" ©YANN_ORHAN

Rencontre avec Thomas Dutronc. Avec The Jazz Nights, Thomas Dutronc retrouve le jazz et la guitare dans un album de standards revisités avec élégance et délicatesse. Entouré de musiciens complices d’exception, il privilégie le dialogue, les nuances et le plaisir de jouer ensemble. Au fil de cet entretien, le chanteur évoque ses influences, ses souvenirs d’enfance, son admiration pour les grands musiciens et ses projets. Avec humour et sincérité, il raconte surtout ce qui le guide : cette quête du frisson qui donne à la musique toute sa raison d’être.

Thomas Dutronc : « Le jazz est un vaste terrain de jeu : on reprend des mélodies connues, on s’amuse avec les instruments, on improvise. Et puis, on cherche à parler au cœur »

À l’occasion de la sortie de The Jazz Nights, Thomas Dutronc renoue avec ses premières amours : la guitare et le jazz. Entouré de musiciens d’exception – Rocky Gresset (guitare), Éric Legnini (claviers), Stéphane Belmondo à (trompette), Thomas Bramerie (contrebasse), Franck Agulhon (batterie) et Philip Catherine (guitare) – il revisite de grands standards avec une élégance toute personnelle, privilégiant les mélodies intimistes, les nuances et l’émotion au démonstratif. Au fil de la conversation, le chanteur et guitariste évoque ses influences, ses souvenirs d’enfance, son admiration pour les grands musiciens et le plaisir de jouer en groupe. Avec une liberté de ton et un humour qui lui ressemblent.

Vous revenez avec The Jazz Nights, un album élégant et intimiste, tendu vers l’émotion. Pourquoi avoir eu envie de retrouver cette musique qui vous accompagne depuis toujours ?

Thomas Dutronc : À l’origine, c’est un concours de circonstances. Nous avions envie de faire quelque chose avec Philip Catherine, ce grand maître de la guitare et de la musique. Nous avions partagé une soirée en hommage à Django Reinhardt avec Rocky Gresset (guitare). Il y avait beaucoup de musiciens, beaucoup de solos, parfois un peu trop… Les morceaux duraient dix minutes, chacun prenait douze solos – j’exagère à peine ! – et les gens finissaient par partir.

Philip Catherine, lui, jouait avec une poésie incroyable. C’était un véritable dialogue avec le public. Il ne cherchait pas à démontrer sa technique : il faisait de la musique. C’est ce qui m’a frappé. Aujourd’hui, j’ai parfois l’impression que les musiciens jouent dans leur bulle, pour des spécialistes. Autrefois, il fallait séduire immédiatement les gens dans un bar, un restaurant, une soirée. Il fallait que la musique touche dès les premières notes.

Le jazz a peut-être aussi retrouvé une certaine fraîcheur auprès des jeunes générations. À Paris, le Caveau de la Huchette ne désemplit pas et accueille beaucoup de jeunes de 20 ans. C’est assez amusant, peut-être grâce à des séries comme Emily in Paris ! Le jazz est un vaste terrain de jeu : on reprend des mélodies connues, on s’amuse avec les instruments, on improvise. Et puis, on cherche à parler au cœur. C’est ce que nous avons voulu faire avec cet album.

Avant d’être chanteur, vous êtes d’abord guitariste. Est-ce une manière de retrouver votre première identité musicale ?

Thomas Dutronc : Oui, un peu. C’est une parenthèse, une occasion de remettre en lumière des œuvres magnifiques qui existent déjà, plutôt que d’ajouter un énième disque qui n’a pas forcément grand intérêt. J’aime cette idée de redécouvrir des morceaux superbes, de prendre le temps de les écouter.

On arrête un peu le temps, on met en pause les réseaux sociaux, le zapping d’Instagram et tous les meilleurs musiciens du monde qui défilent sur les écrans. On se pose, tout simplement, pour écouter de la musique.

Vous avez grandi dans une atmosphère particulièrement musicale grâce à vos parents. Le jazz était-il présent à la maison ?

Thomas Dutronc : Pas du tout ! Ma mère écoutait plutôt de la variété, des chansons comme celles de Starmania. Mon père, lui, écoutait surtout Johnny Cash et Willie Nelson. Il avait beaucoup écouté de jazz dans sa jeunesse, mais plus tellement lorsque j’étais enfant et adolescent. Aujourd’hui, il en réécoute, peut-être aussi parce que je suis revenu vers cette musique.



En y repensant, je me suis souvenu que nous allions régulièrement dîner dans un hôtel près de chez nous, le PLM Pullman Saint-Jacques, proche du boulevard Arago à Paris. Il y avait un restaurant, je crois que c’était le « Resto Français », avec un pianiste qui jouait des standards : « Satin Doll », « Les Feuilles mortes »… J’avais huit ou neuf ans et je lui demandais sans cesse de jouer le thème du Train sifflera trois fois, avec Gary Cooper et Grace Kelly. Je trouvais cette musique très héroïque, très western ! J’ai finalement beaucoup entendu de jazz dans ces piano-bars pendant mon enfance.

Quelles ont été vos grandes découvertes musicales ?

Thomas Dutronc : J’ai fini par trouver la pop et la variété un peu étroites. À 18 ou 19 ans, j’avais envie d’explorer autre chose. J’avais beaucoup écouté Prince, David Bowie, Jimi Hendrix… Puis j’ai découvert Ravi Shankar, Paco de Lucía, la musique classique, la chanson française. Cela m’a ouvert de nouvelles portes.

La première fois que j’ai entendu Django Reinhardt, j’ai été complètement halluciné. Il jouait d’une manière qui ne ressemblait à rien de ce que j’avais entendu jusque-là. J’ai ressenti la même chose avec Thelonious Monk, avec son univers si particulier.

Tout ne m’était pas accessible immédiatement. À 20 ans, je n’aimais ni John Scofield ni Charlie Parker. Je le dis presque avec honte ! Mais, à force d’écouter, mon oreille s’est formée. Vers 25 ou 26 ans, j’ai fini par comprendre Charlie Parker et à trouver cela génial.

Sur The Jazz Nights, nous n’avons pas cherché à faire du bebop ou du jazz moderne. Mais les musiciens qui m’entourent ont digéré tout cela. Ils en tirent une musique élégante, mélodique, parfois presque suspendue, raffinée et complexe, sans être « casse-bonbons ». C’est une chance de jouer avec de tels musiciens.

Il y a un autre invité sur l’album, le chanteur Philippe Katerine, presque homonyme de Philip Catherine. Cette rencontre sur le morceau Nariam est assez inattendue…

Thomas Dutronc : J’avais acheté un de ses disques quand j’avais 20 ans. Je suis assez fan de lui : il est très drôle, irrévérencieux, et c’est un grand mélodiste, un vrai mélomane. C’est lui qui m’a proposé ce morceau. Il a une culture musicale incroyable. La première fois que j’ai rencontré Philippe Katerine, il composait des mélodies un peu jazz pour une chanteuse japonaise. Nous avons enregistré le titre dans un esprit un peu planant.

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Thomas Dutronc revient au jazz dans son nouvel album « The Jazz Nights » ©YANN_ORHAN

Il y a aussi beaucoup d’humour sur « Blue on the Rocks », où vous réclamez des glaçons à un serveur dans un club. Comment est née cette idée ?

Thomas Dutronc : Cela vient de l’envie de faire le zouave ! (Rires). Nous n’avions pas énormément de temps pour préparer le morceau. Nous nous sommes dit : faisons un blues, un anatole (succession d’accords musicaux qui tournent en boucle). Mais, en écoutant le résultat, avec la basse qui tourne et les solos qui s’enchaînent, nous avons trouvé que cela devenait un peu ennuyeux. Il ne se passait pas grand-chose. J’ai alors eu envie de faire un peu le clown, à la manière d’Henri Salvador. C’est venu comme ça.

Vous êtes sur les routes avec la tournée Jazz & Friends, entouré des musiciens de l’album. Comment faites-vous vivre cette aventure sur scène ?

Thomas Dutronc : Nous avons construit un répertoire qui ne se limite pas aux morceaux du disque. Nous avons notamment retenu trois titres de Chet Baker. Nous avions même envisagé de lui consacrer un album, puis de rendre hommage à Philip Catherine, mais cela demandait trop de travail.

Sur scène, il faut aussi penser au public. Nous ne pouvons pas jouer uniquement des ballades, même si on se produit surtout dans des festivals de jazz. Notre première date avait lieu en plein air, à Vannes, lors d’un concert gratuit – l’un des derniers festivals qui fait cela. Il y avait beaucoup de monde. Les gens n’étaient pas forcément venus pour écouter du jazz. On a donc ajouté quelques morceaux plus dynamiques et le public s’est montré très ouvert.

Nous jouons notamment « Sous le ciel de Paris », un morceau que Sylvain Luc (guitariste de jazz décédé en 2024) adorait. Sylvain était un grand ami à moi et aussi à Thomas Bramerie (basse) et de Stéphane Belmondo (trompette). On enchaîne ensuite avec ma chanson « J’aime plus Paris », puis « Il est cinq heures, Paris s’éveille », avec de très beaux moments instrumentaux. C’est à la fois populaire et ça joue terrible. J’aime beaucoup ce mélange : ce n’est ni tout à fait du jazz ni tout à fait de la chanson. C’est les deux en même temps.

Vous avez aussi réintégré « C’est si bon » dans le spectacle ?

Thomas Dutronc : Oui, depuis le dernier concert. Nous avions essayé de commencer avec « Let’s Get Lost », en anglais, en laissant chaque musicien se présenter et jouer un solo. Mais il manquait quelque chose de chaleureux. « C’est si bon » fonctionne beaucoup mieux pour ouvrir le concert. Nous avons également repris « Plus J’t’embrasse », qui figurait sur l’album Frenchy.

Nous pensions arrêter la tournée en novembre, mais le disque a reçu un bon accueil. Ce serait dommage de manquer la saison des festivals l’été prochain. Nous avons donc décidé de prolonger l’aventure. À Paris, on a eu une idée qui n’est pas encore confirmée : plutôt que de jouer dans une grande salle, nous aimerions organiser un petit marathon dans plusieurs clubs de jazz, comme le Duc des Lombards, le Sunset-Sunside ou le New Morning.

Avec ce groupe, tout fonctionne. Nous nous sommes retrouvés sur une scène de trois mètres carrés à la radio TSF Jazz et tout sonnait parfaitement. Nous avons beaucoup ri. C’est formidable de jouer avec des musiciens aussi forts : tout roule presque tout seul.

Vous préparez également un spectacle en hommage à votre mère, Françoise Hardy, qui nous a quittés en 2024. Ce projet pourrait-il voir le jour après la tournée ?

Thomas Dutronc : Oui, après l’été 2027. Nous avons commencé à travailler avec Jérémie Lippmann, un scénographe et metteur en scène que je connais depuis longtemps. C’est un ami, et il a un vrai talent pour concevoir des spectacles.

J’ai envie que ma mère soit très présente, visuellement, mais aussi à travers sa voix. Tout reste à définir. Au départ, je souhaitais réunir beaucoup de musiciens sur scène pour retrouver les arrangements d’origine, avec des cordes, des chœurs et parfois des cuivres.

Mais j’ai un peu changé d’avis après avoir vu Stevie Wonder en concertà l’Accor Arena. J’ai adoré le spectacle, j’étais très ému, mais j’ai trouvé qu’il y avait parfois tellement de monde sur scène que le son en devenait moins lisible. Et puis, cela complique beaucoup les choses, sans parler du coût ! Nous réfléchissons donc à une formule plus légère, avec certaines cordes et certains chœurs enregistrés, mais de vraies guitares, de vrais pianos et de vraies basses sur scène.

En écoutant « Summertime », on est frappé par le soin apporté aux nuances et aux arrangements. Est-ce cette recherche du son et de l’émotion qui a guidé votre travail sur l’album ?

Thomas Dutronc : En fait, on ne peut pas avoir la même émotion chaque fois qu’on écoute un morceau. Ce que je recherche dans la musique, c’est le frisson, la larme, le sourire, l’envie de danser. C’est l’émotion. J’aime quand il se passe quelque chose.

Une musique de fond, ça ne sert à rien, ça fait juste du bruit. Ce qui m’intéresse, c’est ce moment où l’on boit un bon vin avec des copains, où l’on écoute quelque chose et où on a le cœur chavire. On se parle, on partage. C’est ça qu’on aime.

Nous avons beaucoup travaillé le son sur ce disque. On a fait de la grande cuisine étoilée, avec des nuances de cerfeuil sur la voix et une sauce aigre-douce sur la basse ! (Rires)

Entretien réalisé par Victor Hache

  • Album « The Jazz Nights » -Label Blue Note.

Image de Victor Hache

Victor Hache