Théâtre/Avignon. La 80ᵉ édition du Festival d’Avignon a bien résisté à la canicule comme à la Coupe du Monde de Football puisque 123 000 billets y ont été vendus pour atteindre un taux de remplissage de 92 %. Le bilan est plus contrasté pour le festival Off dont les 1812 spectacles ont atteint un taux de remplissage moyen de 54 % qui masque de profondes inégalités entre les compagnies présentes à Avignon.
Avignon : le spectacle vivant résiste bien à la canicule, moins aux coupes budgétaires
Le Tartuffe de la troupe du Nouveau Théâtre Populaire, auquel nous avons assisté, a sans doute attiré près de 10 000 spectateurs pendant ces trois semaines avignonnaises. De nombreux spectacles soutenus par la critique ou valorisés par le bouche à oreille ont pu faire le plein durant tout le festival tandis que d’autres ont eu vraisemblablement du mal à couvrir les frais engagés sans forcément quitter Avignon avec des engagements de programmateurs. Notre parcours au sein de ces deux festivals nous a permis de nous rendre à deux occasions dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes en toute fin de Festival et d’assister par ailleurs à sept spectacles du festival Off.
Le cirque du Collectif XY dans la Cour d’Honneur

Le Collectif XY a fait entrer, pour la première fois, le cirque dans la Cour d’Honneur avec Le Pas du Monde, créé en 2025. Ces 22 artistes excellent dans les portées acrobatiques, qui évoquent d’emblée les Castells catalans, ces tours humaines spectaculaires tant appréciées en Catalogne et par l’UNESCO. Les Lyonnais se réjouiront également d’y retrouver une filiation avec les portées acrobatiques filmées par les frères Lumière, que Thierry Frémaux aime tant présenter à chaque Festival Lumière.
Le Collectif XY réussit à chorégraphier ces portées acrobatiques avec une folle virtuosité. Cette «poésie aérienne» se propose de figurer «les montagnes qui s’érodent, le souffle du vent dans les arbres, la fonte des glaciers», accompagnée du profond chant choral des artistes. C’est un spectacle extraordinaire, qui a conquis la Cour d’Honneur et donné aux artistes circassiens toute leur place au Festival d’Avignon.
Les Fanfarons
Les Fanfarons de Bérangère Gallot, Estelle Kitzis et Lauriane Lacaze nous racontent l’histoire de Jean, jeune polytechnicien qui se retrouve en stage comme apprenti-éducateur au campus des Apprentis d’Auteuil de Marcoussis.
Responsable d’un groupe d’adolescents en décrochage scolaire, il est complètement démuni face à leurs réactions et sa pédagogie se révèle totalement inadaptée dans ce contexte. Il en est réduit finalement au projet fou de créer avec ces jeunes une fanfare et cette idée va se concrétiser et réussir, non sans difficultés, à les réunir.
C’est un spectacle joyeux et engagé, festif et populaire. Une belle réussite qui tient beuacoup à l’enthousiasme des jeunes acteurs et à la vivante mise en scène de Bérangère Gallot, Estelle Kitzis et Lauriane Lacaze, les trois autrices de ce spectacle.
Les Fanfarons fait partie des trois coups de cœur du Off du Club de la presse Grand Avignon/Vaucluse aux côtés de Les bateaux de Thésée de David Arabia et la compagnie Les Enfants ininterrompus et de Les débuts n’ont pas d’importance, ils sont toujours parfaits de Solenn Denis et le Collectif Denisyak.
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Par les bouches, une histoire culinaire de la bouche, du cri primal au dernier souffle.
Par les bouches est le troisième volet du triptyque culinaire de Charlie Windelschmidt et la compagnie brestoise Dérézo. En 2023, nous parlions dans We Culte d’Apérotomanie, le second volet de ce triptyque comme un « hybride d’apéritif et de théâtre pour 40 invités à l’ombre si recherchée du jardin du Musée Angladon en ce mois de juillet caniculaire d’Avignon ».
Les brestois ont poursuivi la recherche de lieux adaptés aux temps de canicule et se sont implantés cette année dans les jardins ombragés et très agréables du Château Le Plaisir d’Aramon.
Par les bouches est un spectacle mis en scène autour d’un repas où deux interprètes cuisiniers nous invitent à leur table. Conçus avec l’autrice culinaire Miske Alhaouthou, mets et boissons composent un menu dépaysant qu’accompagne la lecture de textes anciens ou contemporains évoquant la bouche.
Ils nous conduisent des Apologues de Jacques Lacan de Nicolas Dissez à Melissa Da Costa en passant par Claude Olivenstein et quelques autres grands auteurs.
Une fois encore Dérézo et Charlie Windelschmidt confirment leur capacité à innover dans la forme comme dans le fond pour proposer un spectacle aussi intelligent que savoureux.
Jimmy
Jimmy est un spectacle de Sergi Emiliano i Griell et La troisième génération, une compagnie qui cherche « à placer le corps au centre de son travail et développe un langage théâtral et corporel inspiré par le montage cinématographique et la bande dessinée ».
Ce spectacle s’inspire d’un fait divers, une énigme en forme de cold case. On apprécie sans doute mieux ce texte lorsqu’on connaît au préalable l’histoire réelle qui a inspiré l’auteur. Dans le cas contraire, on aura admiré surtout une sorte de chorégraphie théâtralisée que la troupe met en œuvre avec brio.
Le Chant des Lions
Le Chant des Lions de Julien Delpech et Alexandre Foulon, mis en scène par Charlotte Matzneff a été très apprécié aux Molières 2026, où Marina Pangos a été primée comme révélation féminine pour son rôle de Germaine Sablon.
Germaine Sablon était, dans les années 30, une chanteuse très populaire sur les scènes parisiennes. Le spectacle raconte sa relation amoureuse avec Joseph Kessel, journaliste, auteur, aviateur et aventurier. Une relation faite de ruptures et de retrouvailles, dans laquelle le personnage de l’épouse de Kessel tient une place très originale, mais très fictionnelle.
Kessel retrouve Germaine Sablon à Londres pendant la Seconde Guerre mondiale. C’est là qu’il écrit Le Chant des partisans avec son neveu Maurice Druon, sur une musique d’Anna Marly. Germaine Sablon sera la première à le chanter sur Radio Londres, le 30 mai 1943.
C’est un spectacle vivant et émouvant, remarquablement mis en scène par Charlotte Matzneff, qui s’impose comme l’une des personnalités marquantes du Festival Off. Marina Pangos est une admirable Germaine Sablon, au jeu comme au chant.
La Viok, L’ultime conférence
Durant un peu plus de trois années, la compagnie lyonnaise du Voyageur Debout a été en résidence d’intervention artistique à l’hôpital gériatrique des Charpennes, à Villeurbanne. Sur une idée originale de Marie-Emilie Nayrand, ce texte a été co-écrit et mis en scène avec Jean-Luc Bosc.
Seule en scène, Marie-Emilie Nayrand nous offre un spectacle aussi poétique que clownesque qui nous permet de rire avec les vieilles et les vieux, celles et ceux qui ne se laissent pas enfermer dans les clichés. On sent bien que la fiction puise dans la réalité observée très sérieusement sur le terrain. Le duo lyonnais en a fait un spectacle aussi drôle qu’émouvant.
Le Tartuffe
Succès du Festival In lors de sa création en 2021, ce Tartuffe du Nouveau Théâtre Populaire mis en scène par Léo Cohen-Paperman triomphe au Off 2026. Molière reste un répertoire populaire et il est réjouissant d’entendre les rires et les applaudissements du public avignonais qui salue les meilleures tirades de la pièce.
Un spectacle tout à fait enthousiasmant de cette troupe implantée dans le village de Fontaine-Guérin, dans le Maine-et-Loire, où elle met en oeuvre une démarche qui se veut « collective, démocratique et populaire ». Après La Scala d’Avignon, elle donne rendez-vous pour la XVIIIᵉ édition de son propre festival du 11 au 27 août à Fontaine-Guérin.
Léonid chante « Ma vie, Son œuvre » / Renaud 1975-1985
Pour conclure avec le Off 2026 nous avons choisi la salle de l’Arrache-Coeur, le haut lieu de la chanson pendant le festival. Le trio Léonid y présentait un programme de reprises des chansons du Renaud de la période 1975-1985, les dix premières années de ce magnifique répertoire.
Tous les textes originaux sont respectés à la lettre mais Léonid s’est risqué, quelques rares fois, à proposer sa musique. Les arrangements sont tous réalisés par le trio et cela nous offre un spectacle vivifiant qui rajeunit Renaud et nous avec lui.
Cela fait du bien, plus encore quand on connaît ce répertoire depuis cinq décennies. Espérons une suite : Renaud 1985-1995, un jour peut-être à nouveau à Avignon. En attendant ce spectacle va tourner dans de nombreuses salles.

L’Aube des questions
L’Aube des questions concluait cette édition du festival, à 5 heures du matin dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes. Invités par Aurélie Charon, Patrick Boucheron et Tiago Rodrigues, des dizaines d’artistes, scientifiques, activistes, philosophes et personnalités de la société civile étaient appelés à partager 80 questions avec le public.
On découvrait sur scène, parmi beaucoup d’autres les chorégraphes Boris Charmatz et Régine Chopinot, Philippe Martinez, l’ancien patron de la CGT, la chanteuse Emma Prat, les écrivains Léonor de Récondo, Blandine Rinkel, Camille de Toledo, Laura Vazquez, la rappeuse Nanii et Christiane Taubira.
Le projet était d’une ambition extrême : il s’agissait de rassembler « artistes et public autour des questions que l’art peut poser au monde », un monde « saturé de mauvaises réponses, marqué par la simplification effrayante des discours qui divisent ». Le diagnostic était certes très pertinent.
Les participants à cette rencontre n’ont pas tous apporté une contribution décisive à la recherche qui leur était proposée. Certains se sont bornés à lire longuement des extraits de leurs œuvres dont le lien avec ce moment n’était pas toujours évident.
Les questions posées en direct par les témoins s’exprimant de Kiev, Gaza ou du Liban avaient une tout autre force. Les chants de Nanii et d’Emma Prat, le texte de la romancière Blandine Rinkel et les voix enregistrées de Laure Adler et Florence Aubenas ont su apporter une contribution utile à ce rendez-vous qu’accompagnait délicatement toute la beauté des musiques de Fabien Cali.
Elles étaient interprétées par l’Orchestre National Avignon-Provence dirigé par Débora Waldman. Christiane Taubira a magistralement conclu cette rencontre par une parole forte à la hauteur de l’ambition de ce rendez-vous.
Ces Festivals d’Avignon se situaient dans un contexte politique très particulier. Le gel des crédits de quelques grandes institutions culturelles a provoqué une vigoureuse réaction qui a conduit les pouvoirs publics à revenir sur cette décision.
Le Off, de son côté, a invité de nombreux candidats potentiels à l’élection présidentielle à venir rencontrer les festivaliers, rencontres qui se sont inscrites dans un programme d’une richesse incroyable au In comme au Off, qui fait d’Avignon un moment fort du débat d’idées.
Les nombreuses restrictions budgétaires qui touchent la filière du spectacle vivant ont suscité une vraie mobilisation puisqu’une pétition réclamant que le budget de la France consacre 1% de ses dépenses à la culture a été massivement signée par le monde de la culture et le public avignonnais.
Une nouvelle interrogation a surgi cet été du fait de la canicule. Le Festival d’Avignon pourra-t-il toujours se dérouler au mois de juillet ? Les salles avignonnaises et les organisateurs des festivals ont bien franchi l’épreuve cette année. Rendez-vous donc à Avignon en juillet 2027.
Yves Le Pape





