Sortie cinéma/« Fjord ». En Norvège, un parent qui donne une fessée à son enfant risque une amende, voire une peine de prison. C’est ce que découvre à ses dépens une famille roumaine qui vient de s’y installer, dans le film FJORD (mercredi 19 août sur les écrans), Palme d’or du dernier Festival de Cannes.
Fjord : Progressistes contre traditionnalistes? Le cinéaste dit avoir voulu dénoncer la polarisation entre opinions radicales, voire extrémistes. Il fait mine de ne pas prendre parti, et laisse planer le doute jusqu’au bout.
Les Gheorghiu ont décidé de venir habiter avec leurs cinq jeunes enfants dans un petit village au bout d’un fjord norvégien. Mihai (Sebastian Stan) est roumain, ingénieur aéronautique, et a trouvé du travail comme informaticien à la mairie du village. Sa femme Lisbet (Renate Reinsve) est norvégienne, ancienne infirmière, et s’occupe de maquiller les corps à la morgue avant les enterrements.
Le couple est très pieux et élève ses enfants dans la rigueur et la religion: prières régulières et lecture de la Bible, punitions par points, pas de téléphone portable. Ils élèvent des moutons dans leur petite ferme et sont bien intégrés parmi la population du village.
Aide à l’Enfance
Mais lorsque des enseignants découvrent des ecchymoses sur une joue et une épaule d’Elia, l’aînée des enfants Gheorghiu, la communauté se demande si l’éducation traditionnelle et sévère de la famille chrétienne n’est pas responsable de ces coups.
Les services de l’Aide à l’Enfance sont alertés et viennent enquêter: petites fessées, tapes sur les mains, différences entre « taper » et « frapper », où sont les limites? Pour le couple Gheorghiu, un éprouvant parcours à obstacles commence alors, fait de formalités administratives, de règlements rigides, de sanctions automatiques, de procédures juridiques…
Deuxième Palme d’or
FJORD est le 6e long-métrage (depuis 2002) du réalisateur roumain Cristian Mungiu, 58 ans. Avec sa Palme d’or en mai, il est entré dans le club plus si fermé des réalisateurs à l’avoir obtenu deux fois (après Francis Ford Coppola, Bille August, Emir Kusturica, Shohei Imamura, les frères Dardenne, Michael Haneke, Ken Loach et Ruben Östlund) puisqu’il en avait été récompensé en 2007 avec 4 MOIS, 3 SEMAINES, 2 JOURS, qui racontait les difficultés d’une jeune femme désireuse d’avorter en Roumanie.
« FJORD est un projet qui s’inspire de longues recherches sur différentes affaires relayées par la presse, évoquant des points de vue radicalement différents sur la vie, sur l’éducation, et sur les valeurs entre des groupes dits «progressistes» et d’autres dits «traditionnels» », expliquait-il à Cannes.
Polarisation
Progressistes contre traditionnalistes? Le cinéaste dit avoir voulu dénoncer la polarisation entre opinions radicales, voire extrémistes: « Nos sociétés sont de plus en plus polarisées, provoquant une forme de radicalisation qui divise les gens en groupes rivaux. Ces individus se méprisent, s’ignorent et, souvent, se haïssent les uns les autres. Nous sommes convaincus d’avoir raison alors que les autres, à nos yeux, sont forcément manipulés, radicalisés, stupides, endoctrinés. Nous doutons très peu, voire pas du tout ».
Sa réalisation est une mécanique de précision, il n’y a rien à jeter dans les deux heures et demie de film, même ce qui paraît insignifiant ou secondaire. Il montre les liens d’amitié entre le couple Gheorghiu et ses voisins, la bonne intégration des enfants avec leurs copains et camarades de classe, les aspects agréables de la société norvégienne et du « vivre-ensemble » local.
Vérité
En utilisant des plans-séquences plutôt que des gros plans sur les visages, il fait mine de ne pas prendre parti, et laisse planer le doute jusqu’au bout: « Où est la vérité? C’est précisément la question qui traverse tout le film. Il m’aurait semblé malhonnête de distribuer des bons et des mauvais points au terme du récit », dit-il dans une interview au mensuel Première.
Mais la narration est du côté de la famille accusée, et la rigidité de la machine administrative et judiciaire norvégienne fait ici froid dans le dos. On est en démocratie –pas en Russie, en Chine ou en Corée du Nord– et la protection de l’enfance est vitale, mais une société qui impose ses valeurs est dangereuse, aussi progressistes que soient ces valeurs, dit vers la fin du film l’avocate des Gheorghiu…
Noir ou blanc
« On associe tous les pays du Nord au progressisme et à des clichés positifs, comme «les Danois sont les plus heureux du monde»… Quand j’ai recherché des cas de familles qui ont réellement vécu la situation du film, j’ai constaté qu’ils étaient beaucoup plus nombreux dans les pays du Nord que n’importe où dans le monde, d’où le choix de la Norvège. C’est aussi le pays où la législation est la plus dure sur le droit des enfants », affirme Cristian Mungiu dans une interview à La Tribune Dimanche.
Dogmatisme de l’Aide à l’Enfance norvégienne d’un côté, rigorisme religieux de la famille Gheorghiu de l’autre: tout n’est pas noir ou blanc, le réalisateur roumain a voulu ici faire l’éloge du doute et de la confrontation des idées, des opinions, des faits, de l’équilibre des raisonnements, du refus des extrémismes –afin de ne pas s’imaginer ou se convaincre que pour chaque chose il n’y a qu’une seule vérité, que l’on doit forcément se ranger du côté du Bien et des bons face au côté du Mal et des méchants, que l’on a forcément raison contre ceux qui ont tort.
Polémiques
Cela n’a pas empêché les polémiques depuis le Festival de Cannes. Si le film a été majoritairement bien accueilli et salué, certaines voix discordantes n’ont pas apprécié le propos du réalisateur roumain: « La Palme d’or est-elle de droite? », s’est interrogé le critique d’une radio publique nationale; « Fallait-il donner la Palme d’or à Fjord de Cristian Mungiu? », a questionné celui d’un mensuel chic; « Fjord: Cristian Mungiu signe un film réac », a jugé un hebdo national de gauche qui, sur sa page Facebook, s’est demandé si ce n’était pas « le film le plus indigne de la compétition officielle de ce Cannes 2026? »; « Fjord, Palme d’or très politique, cherche à faire mal aux bien-pensants », a estimé un hebdo lyonnais; etc.
Interprétation
Plus consensuel est l’avis positif exprimé sur l’interprétation des deux personnages principaux. L’acteur roumain Sebastian Stan, devenu célèbre avec son rôle de James « Bucky » Barnes dans la trilogie de Captain America (2011, 2014, 2016) avant d’interpréter le jeune Donald Trump dans THE APPRENTICE (2024), est ici remarquable.
Même chose pour l’actrice norvégienne qui monte, Renate Reinsve, révélée en 2021 par son rôle dans JULIE (EN 12 CHAPITRES) de Joachim Trier, qui lui valut le Prix d’interprétation féminine au Festival de Cannes, et qu’on a revue l’an dernier dans VALEUR SENTIMENTALE, du même Joachim Trier, où elle interprétait une actrice de théâtre sujette au trac mais passionnée.
Jean-Michel Comte
LA PHRASE : « Ils n’ont pas connu le communisme: si on donne trop de pouvoir à quelqu’un, il en abuse » (un ami roumain de la famille Gheorghiu, à propos de l’Aide à l’Enfance norvégienne).
- Fjord (Roumanie, 2h26). Réalisation: Cristian Mungiu. Avec Sebastian Stan, Renate Reinsve, Lisa Carlehed (Sortie 19 août 2026)

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