Le Book Club de We Culte. Bravo Joy Sorman ! Le Prix André Malraux semblait prédestiné pour couronner « La vie brute » dans lequel la narratrice nous entraîne dans les Ardennes belges, à la rencontre d’Irène Gérard, artiste d’art brut recluse dans un atelier protégé. Face à la peintre qui reste mutique, il lui faut trouver de nouvelles manières de communiquer. De cette mise en lumière d’un art négligé sort un portrait bouleversant.
Notre note ★★★ (bien aimé)
Joy Sorman a un goût pour les marges et elle le cultive depuis longtemps. Ancienne professeure de philosophie, Prix de Flore 2005, elle a construit une œuvre où l’enquête et l’immersion nourrissent la fiction

Parmi les centres d’intérêt de Joy Sorman, l’art brut occupe une place particulière, et ce depuis de longues années. En conversant avec Michel Thévoz, le créateur de la Collection de l’Art Brut à Lausanne – à qui Jean Dubuffet avait confié sa collection – naît l’idée de suivre au plus près le processus créatif.
Le choix va se porter sur Irène Gérard, une artiste neuroatypique de soixante-sept ans, hébergée depuis 2007 à La « S », un Grand Atelier, centre d’art brut niché en Haute-Ardenne belge, à Vielsalm.
C’est là que la romancière va se rendre un beau dimanche en train depuis Paris. Un dépaysement total à moins de 400 km de Paris. Accueillie par Anne-Françoise Rouche, initiatrice de cet atelier d’artistes en 1992, elle découvre un « lieu de création, de conservation, d’exposition et de diffusion de l’art brut où, en plus de trente ans, trente mille œuvres ont été produites et archivées, où une colonie d’une quarantaine d’artistes biscornus mentaux, à qui on offre accueil, considération et des moyens matériels pour créer, produit en permanence »
Irène y peint. Elle copie des madones de Botticelli, des portraits de Velasquez, glanés dans des beaux livres. Mais copier n’est pas le bon mot. Elle « traduit », dit Joy Sorman. Elle découpe, réassemble, recompose. Une mâchoire s’emboîte dans un maxillaire, un nez se love entre deux yeux qui nous observent — c’est ainsi que François Liénard décrit ces corps recomposés, crédibles malgré tout. Le résultat : des visages fêlés, mis en pièces, et pourtant vivants.
Ce qui frappe d’abord, c’est le portrait physique. Irène apparaît « petite et menue », des yeux « d’un bleu de cristal transparent, liquide, délavé, comme usé jusqu’à la corde ». Un regard fuyant, des mains aux ongles rongés, un pull Mickey rose à paillettes sous une blouse tachée de peinture. En quelques phrases, Sorman fait exister un corps, une présence — avant même d’aborder l’œuvre.
Car Irène ne maîtrise pas l’art de la conversation. Les mots se dérobent, se cassent, se refusent. Alors Sorman contourne l’obstacle : c’est par la peinture qu’elle se rapproche d’elle.
En la regardant peindre, patiemment, sans se presser, elle découvre l’enfant qu’Irène a été, passant de foyer en foyer jusqu’à devenir femme, jusqu’à devenir peintre. « Irène ne me demande pas si c’est beau mais si c’est juste, car l’exactitude est le plus important, bien faire son travail prime sur tout le reste. » Le faire compte plus que l’œuvre. Une fois le tableau terminé, Irène s’en désintéresse déjà.
Et puis il y a l’intime. Le livre bascule quand Irène invite l’autrice chez elle. On y découvre une autre Irène, qui dessine désormais Disney, Popeye, les Simpson. On y découvre surtout Christian, son compagnon. Une histoire d’amour ordinaire au cœur d’une vie qu’on croyait entièrement façonnée par le manque.
Plus tard, une escapade dans un centre commercial luxembourgeois ; en retour, une exposition au Grand Palais où Sorman fait découvrir Paris à Irène. L’échange n’est plus à sens unique.
Le style, justement, mérite qu’on s’y attarde. La romancière écrit avec des phrases qui épousent le mouvement de sa pensée en train de se faire — une syntaxe qui hésite, revient sur elle-même, comme pour ne rien trancher trop vite. Elle refuse aussi les mots convenus : ni « handicapée », ni « bénéficiaire » ne la satisfont, et elle le dit, dans une parenthèse qui vaut manifeste.
Ce souci du mot juste, cette méfiance envers les catégories toutes faites, irriguent tout le texte. On n’est jamais dans le misérabilisme, jamais non plus dans l’esthétisation complaisante. On est dans le regard, exigeant et fraternel à la fois.
Ce goût pour les marges, Joy Sorman le cultive depuis longtemps. Ancienne professeure de philosophie, Prix de Flore 2005, elle a construit une œuvre où l’enquête et l’immersion nourrissent la fiction.
Abattoirs, tribunaux, hôpitaux psychiatriques : elle a toujours choisi d’aller voir là où le regard commun ne va pas. La Vie brute prolonge cette obsession, mais avec une intimité rarement atteinte jusqu’ici. Ici, pas de distance clinique. Il y a un corps à corps, une présence proche, aussi libre qu’engageante.
Ici, on n’approche pas l’art brut comme concept, mais on découvre une vie dans toute sa complexité. On referme le livre avec l’envie d’aller voir les toiles d’Irène. Et c’est peut-être le plus bel hommage qu’on puisse rendre à ce récit : il donne envie.
Henri-Charles Dahlem
- Prolongez la lecture du livre avec cette sélection d’œuvres d’Irène Gérard.
- La vie brute Joy Sorman. Éditions Flammarion. Roman 192 p., 21 €. Paru le 19/08/2026

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A propos de l’autrice

Joy Sorman est née en 1973. Elle se consacre d’abord à l’enseignement de la philosophie avant de se diriger vers l’écriture. En 2005 paraît son premier roman, Boys, boys, boys, lauréat du prix de Flore. En 2013, elle reçoit le prix François-Mauriac de l’Académie française pour Comme une bête. En 2014, La Peau de l’ours est sélectionné dans la liste du prix Goncourt. En 2021 elle publie À la folie chez Flammarion, qui est un grand succès critique et public. (Source : Éditions Flammarion).





