Le Book club de We Culte. Peut-on tout quitter pour devenir quelqu’un d’autre ? La réponse à cette question pourrait s’appeller Andrew Tarbell. Ou Gary Summers. Ou Benjamin Bradford. Autant de vies, autant de mensonges, et un roman « L’homme qui n’avait pas assez d’une vie » de Douglas Kennedy, qui tient toutes ses promesses.
Douglas Kennedy publie L’homme qui n’avait pas assez d’une vie : un thriller qui tient en haleine et, derrière l’intrigue, un portrait d’homme habité, imparfait, touchant
C’est avec son second roman paru en 1997 que Douglas Kennedy a vraiment lancé sa carrière d’écrivain. L’homme qui voulait vivre sa vie a été traduit en seize langues et vendu à plus d’un million d’exemplaires dans le monde, adapté au cinéma en 2010 par Éric Lartigau, avec Romain Duris, Marina Foïs et Catherine Deneuve. Et il connaît aujourd’hui une suite très réussie, elle aussi.
Soulignons d’emblée qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu le premier volet pour plonger dans cette histoire aux rebondissements multiples. Car si, dès le chapitre initial, on comprend que le photographe Andrew Tarbell, qui demande à un sans-abri s’il peut le prendre en photo, n’est autre que Gary Summers, un photographe reconnu et déclaré mort après l’explosion, en 1995, du voilier sur lequel il se trouvait.
On comprend aussi qu’Andrew n’a qu’une crainte, c’est que l’on découvre la supercherie et sa véritable identité, même si bien des années ont passé depuis et qu’il se retrouve seul à la soixantaine, son épouse Anne – qui partageait son secret – venant d’être emportée par un cancer foudroyant. Enfin seul, pas tout a fait.
Leur fils Jack, brillant journaliste, a découvert qu’un avocat-scénariste nommé Adam Bradford aurait volé le travail d’un cinéaste décédé. Le récit qu’il fait de l’affaire pour Vanity Fair provoque un scandale. Mais pour Andrew ce nom résonne bien différemment, car Adam n’est autre que son premier fils, qu’il a dû abandonner en changeant d’identité. Et si le père de Jack constate avec fierté son talent de journaliste d’investigation, il craint tout autant d’être démasqué.
Car sans le savoir, Jack est en train de ruiner la carrière de son demi-frère. De démolir, pierre par pierre, l’édifice de mensonges paternel. De ruiner des décennies de cavale intérieure. « Toutes ces années à vivre dans le mensonge, ces décennies de marasme professionnel, ces nuits blanches peuplées de culpabilité, de crainte et de désespoir me submergent d’un coup, accompagnées d’une soudaine prise de conscience : c’est Anne qui n’a maintenu la tête hors de l’eau et m’a aidé à supporter l’ennui éreintant de mon existence en tant qu’Andrew Tarbell. J’ai beau jouer parfaitement mon rôle invisible, sans Anne je ne suis plus qu’un édifice de tromperie en plein écroulement. »
Kennedy excelle dans ce type de construction narrative : les coïncidences ne semblent jamais forcées, elles paraissent inévitables.
Le destin se moque des plans les mieux ficelés. Le roman alterne passé et présent avec une fluidité remarquable. Les retours en arrière éclairent sans alourdir. On découvre Benjamin Bradford, l’avocat étouffé de Wall Street qui prenait des photos le midi dans les rues de Manhattan.
Sa femme Beth, coincée en banlieue avec ses romans refusés et ses antiquités fédéralistes. La chambre noire aménagée dans le sous-sol. Et puis Gary Summers, ce voisin aux cheveux blonds ondulés et à la veste en cuir, « un alien venu de la planète Velvet Underground en visite parmi les bonnes familles blanches protestantes de New Croydon ». La suite, on la devine, est explosive. Au sens littéral.
En suivant cet homme qui a fait de mauvais choix, on comprend aussi qu’il n’a d’autre option que de vire avec. « Apprends de mes conneries », lui a dit son propre père sur son lit de mort.
Il n’en a rien fait. On comprend alors que la relation père-fils est au cœur du roman. Pas une fois, mais trois. Avec Jack, le fils journaliste qui l’admire sans vraiment le connaître.
Avec Adam, le fils abandonné qui porte le nom de famille comme une blessure. Et en filigrane, avec son propre père, vétéran de guerre piégé dans une vie civile qu’il haïssait. Kennedy y parle avec une finesse rare de la transmission des ratages, de l’amour maladroit, du silence comme seul héritage possible.
Le style est vif, direct, cinématographique. Les phrases claquent. Les fins de chapitres sont des hameçons. On pense à John Updike, que Kennedy cite lui-même : « La célébrité est un masque qui vous dévore le visage. »
On pense aussi aux grands romans de formation américains, à cette Amérique des motels et des routes, des clubs de jazz et des scandales hollywoodiens. Kennedy sème ses références avec gourmandise, de Gershwin à Haendel, de Bill Charlap à Conversation secrète de Coppola, que l’on rejoue au cinéma du coin.
L’homme qui n’avait pas assez d’une vie est une cathédrale de mensonges, comme l’écrit joliment Le Figaro. Un thriller qui tient en haleine et, derrière l’intrigue, un portrait d’homme habité, imparfait, touchant.
Henri-Charles Dahlem
- L’homme qui n’avait pas assez d’une vie Douglas Kennedy. Éditions Belfond. Roman traduit de l’anglais (États-Unis) par Chloé Royer. 352 p., 22,80 €. Paru le 07/05/2026

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A propos de l’auteur

Douglas Kennedy naît le 1er janvier 1955 à New York. Il grandit au cœur de Manhattan, dans le quartier de l’Upper West Side, au sein d’un foyer new-yorkais de la classe moyenne.
À neuf ans, Douglas Kennedy entre à la Collegiate School, le plus ancien lycée privé de New York. Il mesure très vite le fossé social qui le sépare de ses camarades : il est « juste un garçon de classe moyenne » au milieu d’enfants issus de familles fortunées.
Si son père l’imagine déjà avocat, Douglas, lui, rêve d’écriture. Il choisit des études littéraires au Bowdoin College, dans le Maine, puis passe une année au Trinity College de Dublin en 1974.
De retour à New York, il tente de s’y faire une place comme régisseur dans de petites salles de Broadway. Mais la scène new-yorkaise lui résiste. Entre deux productions, il repart à Dublin rendre visite à des amis. Ce qui devait être un simple séjour bascule en opportunité inattendue : en quelques jours, il devient cofondateur d’une compagnie de théâtre indépendante. Un pas de plus vers son véritable objectif : écrire.
De 1978 à 1983, il rejoint le National Theater of Ireland en tant qu’administrateur de la branche expérimentale. Le jour, il gère les productions. La nuit, il écrit. En 1980, il vend sa première pièce radiophonique à la BBC Radio 4, qui lui en commande ensuite deux autres.
En 1983, Douglas Kennedy démissionne pour se consacrer pleinement à l’écriture. Afin de payer ses factures, il devient journaliste freelance, notamment pour le Irish Times où il signe des chroniques culturelles.
Mais ses débuts sont laborieux : sa première pièce de théâtre est descendue par la critique, tandis que l’Irish Times supprime sa rubrique. Sa véritable voie ne réside pas dans le théâtre.
En 1988, Douglas Kennedy s’installe à Londres. A peine arrivé, il publie son premier livre, Au-delà des pyramides, un récit de voyage en Égypte. Deux autres suivront, salués par la critique. En parallèle, il s’affirme comme journaliste indépendant, spécialisé dans la culture et le « travel writing ».
Cette période londonienne marque pour lui un âge d’or : une période de liberté et de créativité, qu’il évoque souvent comme l’une des plus heureuses de sa vie. Il habitera plus de vingt ans à Londres, où il écrira ses livres les plus connus.
En 1994, Douglas Kennedy publie son premier roman, Cul-de-sac, réédité en France dans une nouvelle traduction sous le titre Piège nuptial. Court et percutant, ce thriller psychologique capte l’attention des lecteurs comme des cinéastes : il est adapté à l’écran en 1997 par Stephan Elliott.
Son deuxième roman, L’homme qui voulait vivre sa vie, paru en 1997, connaît un succès international. Traduit en seize langues et vendu à plus d’un million d’exemplaires dans le monde, il est adapté au cinéma en 2010 par Eric Lartigau, avec Romain Duris, Marina Foïs et Catherine Deneuve.
Avec son troisième roman, Les Désarrois de Ned Allen, publié en 1998, Douglas Kennedy s’impose définitivement comme un romancier à suivre.
En 2001, La Poursuite du bonheur marque un tournant radical dans la carrière de l’écrivain, qui délaisse les ressorts du thriller psychologique pour le roman d’amour tragique. Ce livre dense reçoit un accueil critique enthousiaste et se retrouve en lice pour le Prix des Lectrices de Elle. L’écrivain à succès est lancé.
Dans les années 2000, Douglas Kennedy enchaîne les best-sellers. Son œuvre s’étoffe de romans toujours plus ambitieux, naviguant entre le suspense, le drame intime et les questionnements existentiels. Parmi ses livres les plus connus, on peut citer Une relation dangereuse (2003), Les Charmes discrets de la vie conjugale (2005) et Quitter le monde (2009).
En 2017, il entame son projet le plus ambitieux : La Symphonie du hasard, trilogie familiale et politique qui sonde les fractures des Etats-Unis des années 1960 à 1980. Les romans qui suivent, Les hommes ont peur de la lumière (2022) et Et c’est ainsi que nous vivrons (2023), prolongent cette réflexion en mettant à nu les dérives de l’Amérique contemporaine.
En 2024, Ailleurs, chez moi marque un retour à l’intime avec un récit autobiographique mordant, traversé par un questionnement profond sur la définition de l’identité américaine.
Depuis plus de vingt ans, Douglas Kennedy entretient un lien privilégié avec le public français.
Invité régulier des salons littéraires et des plateaux télé, l’auteur exprime souvent son attachement à la France, saluant la curiosité des lecteurs et l’importance accordée à la littérature dans la société française. Et la France le lui rend bien : Douglas Kennedy y a reçu plusieurs distinctions majeures, dont le Grand Prix du Figaro Magazine et le titre de Chevalier des Arts et des Lettres.
Quand il séjourne à Paris, Douglas Kennedy mène une vie discrète. Habitué du métro et des commerces de son quartier, il parle français avec aisance. Deux de ses romans rendent hommage à la capitale : La Femme du Ve (2007), thriller aux frontières du fantastique, et Isabelle, l’après-midi (2020), histoire d’une passion clandestine à Paris.
C’est aussi en France que Douglas Kennedy choisit de publier un ouvrage très personnel, Les Fabuleuses Aventures d’Aurore (en édition poche : Aurore et ses fabuleuses aventures). Trilogie jeunesse écrite directement en français et illustrée par Joann Sfar, elle met en scène une fillette autiste inspirée de son propre fils. Engagé et lumineux, ce conte initiatique célèbre la différence avec poésie et humour, renforçant encore le lien singulier entre l’auteur et ses lecteurs francophones.
Père de deux enfants, Max et Amelia, Douglas Kennedy partage sa vie entre sa maison du Maine, et Londres, Paris et Berlin où il séjourne régulièrement. (Source : Éditions Belfond)





