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"Un Autre Monde" : sommé par sa direction de réduire de 10% les effectifs de son usine, Philippe Lemesle (Vincent Lindon) hésite et cherche d'autres solutions (©Nord-Ouest Films/Diaphana Distribution).

Sortie cinéma. Les méfaits du capitalisme sauvage, décrit comme une implacable machine à broyer les êtres humains : « Un Autre Monde », sur les écrans ce mercredi 16 février, est le nouveau film engagé de Stéphane Brizé, avec en tête d’affiche son acteur fétiche Vincent Lindon.


« Un Autre Monde » : Vincent Lindon brisé par un impitoyable capitalisme


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« Un Autre monde »: Vincent Lindon (©Nord-Ouest Films – France 3 Cinéma

C’est le troisième d’une série de films du réalisateur français sur ce monde économique et social impitoyable, après « La Loi Du Marché » en 2015 et « En Guerre » en 2018. Dans le premier, Vincent Lindon trouvait un emploi de vigile dans un supermarché à 51 ans après un an et demi de chômage mais était confronté à un dilemme moral. Dans le second, il interprétait le rôle d’un chef syndicaliste qui se bat pour sauver l’emploi d’un millier de salariés d’une usine menacés de licenciement.

Dans « Un Autre Monde », Stéphane Brizé décrit ce qui se passe de l’autre côté: le personnage de Vincent Lindon n’est pas un salarié ou un chômeur mais un cadre supérieur, qui va lui aussi être confronté aux exigences de la loi du marché.

Respecté par les syndicats

Philippe Lemesle est le directeur d’un des cinq sites industriels français d’un grand groupe américain de fabrication de pièces pour l’électro-ménager, qui a aussi des usines en Pologne, en Allemagne, aux Pays-Bas, en Grande-Bretagne et en Italie. Performant et ouvert, il est autant respecté par les syndicats qu’apprécié par ses supérieurs.



Mais ceux-ci –la direction du groupe en France et la direction générale aux États-Unis– lui imposent, comme aux autres usines, une réduction de 10% des effectifs pour satisfaire les actionnaires et continuer d’enregistrer des bénéfices. Philippe Lemesle et ses proches collaborateurs ont beau prendre le problème par tous les bouts, ils ne voient pas comment faire…

Divorce

C’est une épreuve supplémentaire pour ce directeur d’usine, qui carbure aux séances de tapis roulant dans sa salle de sports et aux anxiolytiques. Il en a vu d’autres, depuis sept ans qu’il a été nommé à ce poste. Mais il affronte aussi une crise dans sa vie privée: sa femme (Sandrine Kiberlain), avec qui il a eu deux enfants âgés maintenant d’une vingtaine d’années, demande le divorce.

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« Un Autre monde » : Vincent Lindon et Sandrine Kiberlain. (photo) NORD OUEST FILMS FRANCE 3 CINEMA MICHAEL CROTTO R)

Depuis sept ans, elle a « vécu un enfer », selon son avocate, et n’a passé avec son mari que six week-ends au cours des deux dernières années. Ils s’aiment encore mais elle ne peut plus vivre avec un mari entièrement accaparé par son travail et qui, au fil des ans, « a rapporté ses problèmes (professionnels) à la maison », toujours selon l’avocate. Le couple doit en outre faire face aux ennuis psychiatriques de leur fils, psychologiquement perturbé…

Vie professionnelle et vie familiale

C’est l’enfer au travail et c’est l’enfer à la maison: Stéphane Brizé mélange les genres, introduisant davantage de fiction, de romanesque et d’intimité du personnage principal que dans ses deux films précédents. Mais c’est pour mieux expliquer que l’un est la cause de l’autre: la vie professionnelle trop intense a brisé la vie familiale de ce cadre supérieur débordé.

Ce n’est pas une situation rare, explique le réalisateur: « De nombreux cadres nous ont raconté, à Olivier Gorce mon co-scénariste et moi-même, une vie personnelle et professionnelle à laquelle ils parviennent de moins en moins à donner de sens parce qu’on ne leur demande plus notamment de réfléchir mais simplement d’exécuter. Nous avons voulu rendre compte des conséquences du travail de ceux qui sont considérés comme le bras armé de l’entreprise mais qui sont simplement des individus pris entre le marteau et l’enclume ».

Incommunicabilité

L’émotion gagne le spectateur dans de nombreuses scènes familiales, comme ces hallucinants dialogues entre les deux parents et leur fils, au début de sa prise en charge dans un établissement psychiatrique. Dans cette illustration de l’incommunicabilité entre les trois, on est bluffé par la performance, dans le rôle du fils, du jeune Anthony Bajon, découvert en 2018 dans « La Prière » du réalisateur Cédric Kahn qui lui avait valu le prix de meilleur acteur au Festival de Berlin.

Mais plus que l’intime, c’est la vie professionnelle du cadre supérieur qui est racontée de manière forte et impressionnante par Stéphane Brizé, avec notamment des débuts remarqués au cinéma de l’ex-journaliste Marie Drucker, très crédible dans le rôle dur et sans pitié de directrice pour la France du groupe industriel et supérieure hiérarchique de Vincent Lindon.

Du côté du manche

Le réalisateur filme souvent ses personnages en gros plan et de manière réaliste, assénant avec force son message engagé, à la manière de Ken Loach ou des frères Dardenne. Mais dans sa critique du monde de l’entreprise, il place ici son personnage principal du côté du manche, avec le désir de « sortir de la dialectique réductrice des méchants cadres contre les gentils ouvriers, pour faire apparaître un problème systémique qui dépasse de loin les places de chacun ».

Dans ce rôle de cadre qui s’interroge sur ce qu’il a fait de sa vie, professionnelle et privée, et qui se trouve confronté aux notions de courage, d’éthique morale, d’estime de soi et de désir d’un autre monde, Vincent Lindon est aussi remarquable que quand il interprétait un chômeur ou un syndicaliste. Il a joué dans cinq des six derniers films de Stéphane Brizé, obtenant pour « La Loi Du Marché » le Prix d’interprétation au Festival de Cannes 2015 et le César 2016 du meilleur acteur.

Il est parfait en homme brisé par un capitalisme que le réalisateur laisse le personnage du grand patron américain résumer par cette formule, en visioconférence, dans la dernière partie du film: « Il n’y a qu’une règle du jeu et cette unique règle, c’est celle du marché. Même moi, j’ai un patron à qui je rends des comptes, et ce patron c’est Wall Street ».

Jean-Michel Comte

LA PHRASE

« L’entreprise, ce ne sont pas que des chiffres, ce sont des gens qui travaillent, et d’abord ce sont surtout des gens qui travaillent » (un des salariés des chaînes de fabrication, s’adressant au patron Vincent Lindon).

  • A voir : « Un Autre Monde » (France, 1h37). Réalisation: Stéphane Brizé. Avec Vincent Lindon, Sandrine Kiberlain, Marie Drucker. (Sortie le 16 février 2022)

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