Le Book Club de We Culte. Colin Niel quitte le roman noir pour un roman qui conserve une tension sourde. Lui qui a passé douze ans à protéger la biodiversité, nous parle des oiseaux menacés dans « Le septième siffleur ». Mais surtout de ce que les parents peuvent léguer à leurs enfants. En Écosse, en France, au Maroc.
Notre note : ★★★★ (on a adoré)
Le septième siffleur : Colin Niel a travaillé douze ans à la préservation de la biodiversité. Il met ici magnifiquement en lumière cette peur qui étreint bien des parents : offrir à ses enfants un monde plus difficile à vivre que celui qu’ils ont connu

Nous sommes en Écosse, dans les Highlands, cette région au climat rude qui rend les exploitations agricoles difficiles à gérer. Et celle de Tormod n’échappe pas à cette règle. Ni le Brexit, ni le réchauffement climatique n’ont arrangé les choses.
Fiona, son épouse qui travaille à la distillerie, et Spencer, son fils encore collégien l’aident comme ils peuvent, mais sa charge de travail reste trop lourde.
Aussi, quand une Anglaise débarque pour lui parler de son plan pour sauver les oiseaux menacés de disparition, il l’éconduit sans ménagements. Mais Fiona poursuit la conversation un peu plus tard. Sans rien dire à Tormod, elle va préparer une parcelle pour offrir un sanctuaire aux oiseaux.
Car, si elle admire son mari au point de s’effacer devant lui, elle a noté que les silences à table sont plus longs, que la complicité des premiers temps a fait place à de la méfiance, que son fils grandit dans les bottes de son père. Une complicité très masculine qu’elle avait regardée naître avec tendresse, mais qui s’est muée en hostilité.
Puis vient le choc. Tormod finit par lâcher qu’il devra peut-être vendre une partie du troupeau.
Et Fiona entend dans sa voix quelque chose qu’elle n’y avait jamais décelé en quatorze ans : de la honte. Elle comprend alors ce qui le ronge vraiment. Non pas la faillite. Mais « la possibilité d’être celui des Dingwall qui mettrait fin au cycle familial sur ces hautes terres qui l’avaient vu grandir ».
Ne rien avoir à léguer à son fils atteint de choroïdérémie, une maladie génétique au nom imprononçable qui rétrécira son champ de vision « tel un tunnel qui se rétrécirait sans jamais déboucher sur rien ». Puis l’éteindra tout à fait. Aucun traitement n’existe. Tormod, lui, n’en parle pas : le déni comme seule stratégie. L’adolescent y trouve son compte, sans doute. Auprès de son père, il peut encore être insouciant.
Alors, dans ce climat très lourd, quand un couple de courlis cendrés finit par s’installer sur la prairie que Fiona a préparée en cachette, personne ne fête l’événement. La ténacité de cette femme invisible trouve pourtant là sa récompense. Et c’est bouleversant.
À plus de mille kilomètres, la baie de Somme. Willy est l’un des meilleurs sauvaginiers du coin. Sa passion pour le gibier d’eau lui a coûté son mariage. Elle lui coûtera peut-être davantage. Car son petit garçon, quand il vient le rejoindre, écoute les leçons, apprend les gestes, admire les oiseaux et refuse net de tuer. « Un truc de barbares. » Willy, lui, constate que les oiseaux se raréfient dans la baie.
Il voit s’effriter à la fois son gibier et son héritage. Pour un homme élevé à la dure par un beau-père tyrannique, le choc est rude à encaisser.
Et puis il y a Hamza, le troisième fils de ce roman. Le Maroc, la lagune de la Merja Zerga, entre Rabat et Tanger. Son père Ali guide les naturalistes venus du monde entier, il connaît chaque oiseau du rivage, et il voudrait que son garçon prenne sa suite.
Hamza n’écoute que la mer. Il rêve de l’Espagne, de rejoindre son frère, de « prendre sa vie en main » ailleurs. Lui aussi doit choisir entre l’héritage et la fuite. Une nuit d’échec, à l’aube, il croit apercevoir un courlis à bec grêle, une espèce officiellement éteinte.
Ce qui tient ces trois récits ensemble, c’est l’oiseau. Le courlis, ce limicole au bec recourbé et au sifflement en deux notes, qui se reproduit en Écosse, traverse la Picardie et hiverne au Maroc.
Il ne rencontrera jamais les personnages entre eux. Il les relie quand même. Et il porte une légende, celle des sept siffleurs : sept oiseaux mystérieux qui crient dans la nuit pour annoncer un désastre imminent. « Il y a une autre version, qui parle de six oiseaux volant sans cesse à la poursuite du septième. Qui dit que lorsqu’ils l’auront rejoint, lorsque les sept siffleurs seront réunis, ce sera la fin du monde. » L’ironie, souligne Bonnie, c’est que le désastre annoncé est peut-être le leur.
Servi par une langue sensorielle, avec des paysages qui se meuvent comme des personnages, le roman s’inscrit ainsi dans la droite ligne d’Entre fauves ou de Darwyne, avec une nuance nouvelle : l’éco-anxiété y devient un affect intime. Non plus une statistique, mais une peur de parent.
Colin Niel a travaillé douze ans à la préservation de la biodiversité, en métropole, en Guyane, en Guadeloupe. Il met ici magnifiquement en lumière cette peur qui étreint bien des parents : offrir à ses enfants un monde plus difficile à vivre que celui qu’ils ont connu.
Fiona finit par l’exprimer à sa façon. Ce qu’elle veut transmettre à son garçon, c’est le chant des limicoles sur les terres agricoles. Ce chant que, devenu aveugle, il pourra encore entendre comme la preuve qu’il est toujours chez lui.
Henri-Charles Dahem
- Le Septième Siffleur Colin Niel. Éditions du Seuil. Roman 336 p., 22 €. Paru le 21/08/2026

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A propos de l’auteur

Colin Niel a travaillé plus d’une décennie à la préservation de la biodiversité dans les parcs nationaux français. Son œuvre romanesque est unanimement saluée et récompensée. Seules les bêtes a été adapté au cinéma en 2019 par Dominik Moll. Le Septième Siffleur est son neuvième roman. (Source : Éditions du Seuil)





